« Les mondes urbains du tourisme »
Villes et tourisme de création et de mémoire à l’heure du développement d’une économie territoriale de la connaissance
Laura Garcia Vitoria, Responsable scientifique du Réseau européen des Villes Numériques, Présidente d’ARENOTECH
Le champ couvert par la communication ici proposée ne saurait prétendre évoquer l’ensemble des analyses récemment conduites - en vue notamment de l’élaboration d’une géographie européenne de l’économie de la connaissance - par le Réseau européen des Villes Numériques, en liaison notamment avec l’ONG ARENOTECH et ses partenaires en la matière. Nous nous limiterons donc à trois postulats majeurs que nous formulerons brièvement de la manière suivante.1 - Le nouveau regard porté sur les rapports entre villes et tourisme est né de l’émergence de l’économie de la connaissance.
Si l’histoire du voyageur n’a guère qu’un quart de siècle d’existence dans le domaine des sciences historiques, il n’est pas si étonnant que la géographie urbaine ait mis bien du temps à construire un objet d’études à partir des interactions entre espace urbain et pratiques de mobilité - le tourisme ne constituant évidemment qu’une composante de celles-ci -. Une telle réticence n’a pas seulement été le fait du monde académique et universitaire, mais également celui des acteurs territoriaux et responsables de collectivités territoriales, sans même évoquer investisseurs et professionnels du monde du voyage et du tourisme.
C’est notamment dans le cadre de la genèse d’une économie fondée sur la gestion des savoirs et des compétences et des premières analyses qui lui sont précisément consacrées, et ceci en liaison notamment avec les multiples impacts des infotechnologies sur les pratiques touristiques tout comme sur le développement territorial de manière générale, que les rapports réciproques entre villes et territoires d’une part et nouvelles formes surtout de tourisme d’autre part font l’objet d’un intérêt véritable.
2 - L’animation culturelle, le développement d’espaces de créativité et singulièrement la gestion des identités patrimoniales sont apparus au cours de ces dernières années comme autant d’externalités majeures du développement économique urbain.
Il est essentiel de souligner qu’une telle gestion culturelle mais aussi ludique [1] de l’espace urbain, si elle se donne pour mission - en plus des objectifs qu’elle se fixe naturellement en termes d’animation locale - de faire naître de nouveaux flux et de nouvelles pratiques touristiques, entend en même temps faciliter la constitution de pôles de compétences pour lesquels les vecteurs culturels constituent aujourd’hui également un enjeu réel de localisation et d’attractivité [2]. De nombreux exemples de villes européennes montrent ainsi aujourd’hui combien le « capital territorial » [3], au travers par exemple de stratégies de gestion locale des connaissances, est pareillement mis à contribution dans l’ensemble de ces démarches.
Ce n’est donc pas seulement à l’aune du tourisme que l’aménagement et le traitement spatial de la ville ont aujourd’hui un impact considérable sur le développement régional et l’emploi, mais ils accompagnent en tout cas et confortent largement l’apparition d’un tourisme de la création et de la mémoire - qu’illustre ainsi fort bien depuis quelques années le statut de « capitale européenne de la culture » et l’analyse par exemple des stratégies événementielles des autorités urbaines de Lille et Gênes en 2004 -.
3 - Le développement de technologies nouvelles de la mobilité et du marquage de l’espace sont sur le point de faire du « réseau invisible » tissé par les télécommunications au-dessus de l’espace urbain des auxiliaires majeurs d’une découverte géo-localisée de la ville.
L’utilisation du GPS dans les villes du Doubs pour s’entendre « conter » l’histoire de leur territoire, les expérimentations - essentielles pour l’écriture d’une réelle prospective touristique européenne - de Londres l’hiver dernier, d’Helsinki cet été ou encore les projets de villes comme Alcala de Henarès [4] ou Venise (des villes qui s’inscrivent désormais comme autant de modèles référentiels en la matière), les travaux du MIT et d’ARENOTECH également - sur le concept de réseau de musées virtuels et les préconisations issues du projet européen MOSAIC - ont récemment considérablement fait avancer, et ce en l’espace de quelques mois, l’apport des informations numériques à la promotion et la valorisation de nouveaux (mais aussi traditionnels) espaces touristiques.
A travers les projets et programmes dont ces villes sont porteuses, le tourisme de la création et de la mémoire, toujours davantage démultiplicateur de mobilités différenciées, de temporalités et de mises en scène nouvelles s’inscrit ainsi comme véritable acteur de co-fabrication de la ville. L’intérêt de celle-ci retrouve donc, au travers essentiellement de l’utilisation d’outils technologiques, un développement pluriséculaire d’espaces de curiosité et de sociabilité festive, des regards neufs et avides portés sur sa topographie et la réinvention qu’elle rend possible de repères porteurs de sens pour tous ceux qui fréquentent et annotent ses espaces, au fil notamment de calendriers qui se créent tout au long de l’année pour des mondes urbains qui se retrouvent bien souvent d’autant dédiées à des affichages aléatoires qu’elles gèrent avec assiduité leur mémoire.
[1] On se reportera sur ce sujet à notre récente contribution avec mon collègue de l’Université Polytechnique de Catalogne Pedro Romera à l’ouvrage collectif « Cultura in Gioco. Le nuove frontiere di musei, didattica e industria culturale nell’era dell’interattività » que viennent de publier les Editions Giunti (Milan - Florence, juin 2004) sur le thème : « La trasmissione ludica dei saperi in Europa. Strumenti, approci, esperienze », de même qu’à celle d’André Jean-Marc Loechel, président du Réseau européen des Villes Numériques, dans ce même volume, intitulée « Apprendimento ludico. Territori digitali e glocalismo ».
[2] L’intervention sur ces questions de Jean-Paul Betbèze (Conseil d’Analyse Economique) a été particulièrement remarquée à l’occasion des récentes Rencontres du Cercle des économistes à Aix-en-Provence, soulignant que les lieux d’innovation sont toujours des lieux d’animation, de joie et de culture (La Tribune, 9 juillet 2004).
[3] Yves Morvan, Activités économiques et territoires. Changement de décor, DATAR, Paris, juin 2004.
[4] On se reportera à mes interventions sur les programmes espagnols de ciudades del conocimiento » au séminaire organisé en décembre 2003 à l’Hôtel de Ville de Paris par le Réseau européen des Villes Numériques, ainsi qu’au colloque « La ville de demain » (Logroño, mai 2003, à paraître).