Territoires d’Algérie

Taoufik Souami, Aménageurs de villes et territoires d’habitants. Un siècle dans le Sud algérien.
Préface de Michel Marié, Ed. L’Harmattan.

Que font les politiques et les urbanistes quand les territoires et les villes dont ils ont la charge, sont également aménagés par les habitants mêmes ? La vulgate scientifique veut que ces responsables techniques et politiques usent de leur pouvoir pour neutraliser les populations et réaliser leurs desseins.

Cet ouvrage propose d’explorer plus avant ce « face à face ». En observant des situations vécues dans le Sud de l’Algérie pendant un siècle, il tente de décrire la complexité et les fragilités des approches institutionnelles et officielles. Des officiers français aux responsables algériens, quelle a été réellement leurs approches ?  Imposition ou négociation ? Confrontation ou évitement ? Bricolages de solutions ou méthodes systématiques ? 

Taoufik Souami, architecte, docteur en urbanisme et aménagement, est enseignant et chercheur à l’Institut Français d’Urbanisme et au Centre Scientifique et Technique du Bâtiment. Ses travaux portent sur les productions informelles de la ville et sur les cultures des professionnels de l’urbanisme et de l’aménagement dans le pourtour méditerranéen et en Europe.

Résumé

Depuis une quarantaine d’années, l’analyse approfondie de la production irrégulière de l’espace a peu amélioré l’emprise des politiques publiques et des pratiques professionnelles sur les réalités urbaines : les pratiques dites à faible légitimité concernent des aires importantes et les villes se développent selon des modalités multiples, qui rentrent souvent en contradiction, voire en conflit. Pour dépasser le constat, maintes fois fait, d’une démarche officielle interventionniste et autiste face à des modes d’action différents sur les territoires, il devient nécessaire de porter un regard sur le fonctionnement même de l’appareil institutionnel face à « l’autoproduction » : dans quelles conditions prend-il en compte d’autres formes d’organisation de l’espace ? De quelles manières y adapte-t-il ses démarches d’aménagement ?

Le sud de l’Algérie constitue un terrain éclairant pour une telle observation sur la longue durée dépassant les interventions officielles les plus voyantes et les plus radicales. Cette aire a connu une installation et une évolution particulières de l’appareil administratif. Entre 1880 et 1957, alors que les territoires du Sud étaient sous l’autorité de militaires français aux pouvoirs étendus, des procédés de coopération en matière d’occupation et d’usage des espaces urbains et régionaux furent esquissés. Ils relevaient d’un ensemble de principes d’action combinant les négociations directes, l’usage des stratégies de partages territoriaux et le recours aux intermédiaires locaux. A partir des années 1950, l’administration civile, française puis algérienne, introduit une doctrine et des outils modernistes réduisant progressivement la « co-production » à la séparation spatiale et sociale des deux formes d’organisation de l’espace. Durant ces deux périodes, les professionnels et les responsables politico-administratifs ont fait face aux incertitudes des situations induites par la multiplicité des acteurs et la non-maîtrise des territoires à aménager. Pour cela, ils durent combiner les techniques et les procédures d’action mais surtout les adapter quitte à en réduire l’efficacité financière et la validité légale. Ils articulèrent celles-ci en fonction de leurs propres doctrines professionnelles et des impératifs politiques. Pendant un siècle (1880-1997), l’apparition et la transformation de ces procédés de coordination ont été partiellement déterminées par le regard porté sur les autres intervenants (les habitants, les propriétaires fonciers, les intermédiaires...) et leurs modes d’organisation spatiale. Ces procédés adoptèrent les formes de l’intermédiation sociale et de la mise en cohérence spatiale. Mis en œuvre, ils aidèrent à réduire les contradictions entre des modes de faire et des objets mobilisés par les acteurs urbains dans leurs stratégies et dans leurs trajectoires de vie.