
ECONOMIE DE LA CONNAISSANCE ET MUTATION
DU MODE DECISIONNEL
Laura Garcia Vitoria,
Responsable scientifique du Réseau Européen des Villes Numériques et du Programme
« Economie Territoriale de la Connaissance »
Présidente de l’ONG ARENOTECH (ART - EDUCATION - NOUVELLES TECHNOLOGIES)
Dans la genèse contemporaine de l’économie de la connaissance, la décision publique fait l’objet de trois enjeux majeurs que nous nous proposons d’analyser :
1 - Mode décisionnel et leadership cognitif
La
transformation considérable de la gestion urbaine et de la gouvernance territoriale
et sa notoire et souvent brutale complexification ont amené de nombreux acteurs
à mener de vraies réflexions sur les meilleures pratiques à développer pour
ce qui est d’y associer les habitants et à rechercher de manière générale une
participation de leur part aux affaires publiques. Mais, ignorant souvent notamment
l’apport en la matière des programmes territoriaux d’aide à l’émergence d’économies
locales de la connaissance développés par de nombreuses collectivités locales
européennes, cette recherche de nouveaux horizons pour le débat public
n’a souvent abouti dans bien des cas qu’à la mise en scène d’archaïsmes notoires
en matière d’actes décisionnels [1]. En effet, afin d’accéder à un mode
de prise de décision renouvelé, de nombreux exemples récemment analysés
[2] montrent que
tout responsable est sur le point de devoir exercer à cette fin d’abord
et avant tout un véritable leadership cognitif [3], ceci afin d’aligner
les cadres interprétatifs des divers acteurs et de faire de l’institution qu’il
représente ou qu’il dirige un dispositif cognitif collectif [4]. La connaissance collective
se fait de plus en plus souvent directement dépendante d’une connaissance individuelle,
ce qui implique qu’au-delà des aspects formels et incitatifs, le pouvoir sera
amené toujours d’avantage à revêtir des dimensions cognitives.
2 - Les immatériels du secteur politique et public
L’économiste Maurice Baslé [5] a récemment souligné avec force « le manque d’infrastructures immatérielles pour la bonne gouvernance politique et publique ». Ainsi, « les services que le secteur public et politique offre, les politiques qui y sont conduites devraient être de plus en plus appuyés par la connaissance scientifique, une documentation statistique et qualitative de sujets, un débat, bref des connaissances accumulées et accessibles sans coût que l’on pourrait appeler immatériels du secteur politique et publique…sans connaissance commune des affaires publiques, il n’est pas de bonne gouvernance ». Les analyses du RVN montrent que l’on note à l’inverse aujourd’hui, dans bien des collectivités, un processus décisionnel notoirement affaibli par les retards dans la connaissance locale de telles ou telles politiques publiques du point de vue de leur impact et de leur performance, le manque précisément de mise à disposition gratuite des base de données et de connaissances par exemple pour des chercheurs qui pourraient dès lors accompagner plus judicieusement les acteurs locaux à l’instar de l’Université Polytechnique de Catalogne aux côtés des édiles de la ville de Mataro.
La « bonne gouvernance » - rappelons-nous à ce sujet les fresques du Trecento au Palais Public de Sienne avec lesquels nous vous proposons d’illustrer notre article [6] - apparaît inexistante sans une réelle mobilisation de tels immatériels du secteur politique et public, en termes d’évaluation des politiques publiques par exemple : « les élus, souligne de même Maurice Baslé, devraient donc associer de plus en plus à leurs choix la réflexion préalable, la recherche du modèle de l’action préférable, l’écriture des diagrammes logiques d’impact, les tests de réussite…De simples études de cas pourraient, scientifiquement construites, correctement documentées et communiquées, être sources de réflexion pour les élus et les citoyens » [7].
3 - Les modalités de normatisation du débat public
Ainsi, en matière d’institutionnalisation du débat public, du fait même de bien des ambiguïtés largement héritées du passé, on est souvent encore loin d’une transformation en profondeur en matière de conception de la démocratie et d’une mise à disposition systématique des habitants des savoirs et informations nécessaires au bon exercice de leur jugement et indispensable à une réelle démocratisation des processus de fabrication et de gestion de la ville : l’ensemble des études menées par le Réseau européen des Villes Numériques montre très concrètement que c’est seulement à cette condition-là que le débat public est en mesure de transformer les répertoires de l’action collective.
Si la rhétorique généralisée de la citoyenneté et de la gouvernance participative, sans prise en compte de nouvelles stratégies de gestion territoriale des savoirs et des compétences, n’aboutissent guère à une réécriture des stratégies publiques en la matière, là encore le développement de programmes de « villes de la connaissance » en Espagne [8], Allemagne, Italie, mais également en Amérique latine nous permet d’observer et d’analyser de nouvelles propositions de débat public inhérentes à ces programmes [9]. C’est grâce à de telles démarches, même si elles sont parfois encore embryonnaires, que le débat public changera de nature et, comme vient de le souligner dans une revue hispanique Amartya Sen [10], peut-être pas seulement dans les sociétés occidentales.
[1] Notre groupe vient d’achever l’analyse de la démarche en la matière du XXème arrondissement parisien.
[2] Nous proposerons à ce stade des exemples de collectivités espagnoles et allemandes.
[3] On se reportera sur l’ensemble des concepts ici évoqués à l’étude produite sous la direction de Maurice Baslé et Michel Renault par le Centre de Recherche en Economie et gestion de l’Université de Rennes (CREM) et publiée en mai 2004 sous le titre « L’économie fondée sur la connaissance ».
[4] De nombreuses études ont été menées sur ce sujet en Lombardie et dans plusieurs universités italiennes, études souvent peu prises en compte : il nous semble essentiel d’en évoquer ici les principaux enseignements.
[5] Titulaire de la chaire Jean Monnet d’économie et intégration européenne de l’Université de Rennes I, il est aujourd’hui incontestablement l’un des meilleurs spécialistes européens des questions relatives à la gouvernance.
[6] Les affirmations contemporaines poursuivent en réalité un débat qui s’est amorcé en bien des points en Europe il y a de cela six siècles : avec nos collègues de l’Université siennoise, nous évoquons souvent au travers de l’exemplarité de la réflexion de l’administration municipale de cette ville en matière d’administration électronique les théoriciens du XIVème siècle.
[7] Ouvrage cité à la note 4.
[8] On se reportera à la présentation de ces programmes à l’occasion du séminaire du Réseau européen des Villes Numériques tenu à l’Hôtel de Ville de Paris le 17 décembre 2003.
[9]C’est là précisément l’objet du Centre européen de ressources pour les collectivités numériques et les villes de la connaissance qu’entend créer, avec l’appui des chercheurs et acteurs territoriaux, le Réseau européen des Villes Numériques.
[10] On se reportera à la dernière livraison de la revue Letras Libres publiée à Mexico et Madrid.