E-Culture
and Knowledge Economy
Laura Garcia Vitoria, Présidente d’ARENOTECH
André Jean-Marc Loechel, Président du Réseau européen des Villes Numériques
Les nouvelles formes de culture électronique ne constituent pas seulement le champ culturel d’une économie de la connaissance en genèse sous nos yeux, mais leur rapport aux horizons technologiques et leur capacité à accompagner tant la gestion de la mémoire que celle des processus de l’innovation sont sur le point d’en faire un vecteur central du développement des villes de la connaissance et des pôles de compétence de demain.
Les villes et régions que le Réseau européen des Villes Numériques accompagne dans leur développement se transforment en effet aujourd’hui en territoires de la connaissance et de capitalisation des savoirs, en espaces économiques polarisés et réticulaires et en lieux annotés et informationnellement amplifiés. De même connaissance et création se retrouvent aujourd’hui mobilisés au sein de l’économie des organisations, l’environnement constitué par les communautés intensives en connaissance les nouvelles formes de coordination infra-organisationnelles que sont les communautés épistémiques et communautés de pratiques, l’horizon mental forgé par la coopération cognitive et bien sûr le rôle de l’image dans la société.
La vie de « l’homme hypermoderne » dont nous avons récemment tracé le profil [1] - voit ainsi se multiplier les interactions entre e-culture et économie de la connaissance, des interactions majeures pour les créateurs tout comme pour les décideurs. Ce sont elles que la présente intervention se donne pour objet d’analyser.
I - E-culture et lieux annotés et informationnellement amplifiés.
Les espaces intelligents qui se créent autour de nous au travers notamment des technologies sans fil et qui nous offrent une sorte d’Internet ambiant décliné à l’échelle d’une Cité qui se transforme en ville de la radiofréquence et des réseaux omniprésents et qui se voit amplifiée en quelque sorte par l’intrusion d’espaces devenus non quantifiables. Nous avons ainsi eu l’occasion [2] de mettre récemment l’accent tout particulièrement sur des expériences permettant à tous ceux qui fréquentent un espace urbain d’annoter leur environnement, de lui conférer un sens personnalisé, de se transformer en auteur en se servant de cet environnement et d’être au départ d’un processus de construction de connaissances. Bref de s’immerger donc dans les savoirs d’espaces urbains dès lors perçus davantage encore comme des « lieux de sens » [3].
Un important programme de recherche autour des développements potentiels des matrices sociales est quant à lui parti de l’idée de ce que des technologies sans fil pouvaient créer en matière de géographie sonore urbaine et cartographier l’expérience que font au quotidien ceux qui parcourent une ville et qui cherchent à établir un lien entre ce qu’ils font au quotidien - dans leur travail économique, politique, culturel…- et ce qui se passe, se pense, se commente autour d’eux. S’enrichir et enrichir ce que pensent et savent ceux qu’ils côtoient de ce qu’ils croient savoir et penser eux-mêmes : ce sont en fait des géographies sonores qui se trouvent expérimentés.
Le projet Urban Tapestries permet ainsi de créer un nouveau paysage urbain : il nous rend tout à la fois archéologues de nos environnements, mais aussi contributeurs à leur développement, en ouvrant des espaces d’enquête dans l’épaisseur des expériences de la ville. Le projet permet aux usagers d’annoter leur propre ville virtuelle, permettant à la mémoire collective de la communauté dans laquelle ils se trouvent de croître quasi-organiquement, en permettant aux citoyens ordinaires d’enchâsser un savoir social dans le nouveau paysage sans fil de la cité. Les usagers doivent pouvoir ajouter de nouveaux emplacements, des contenus pour ces emplacements et « enfiler » en quelque sorte les emplacements individuels à des contextes locaux par des dispositifs mobiles. L’usager doit être capable de sélectionner de tels « enfilements » (historiques, sociaux…) ou au contraire de se laisser conduire: il reçoit alors une carte des espaces qui se trouvent associés avec eux : ils peuvent la prendre comme guide ou au contraire demander au système de les prévenir dès qu’ils passent près d’un de ces espaces. Il s’agit là d’une sorte de performance de la mémoire collective.
Il y a vingt ans très exactement, Michel de Certeau avait analysé les pratiques spatiales sans imaginer néanmoins combien celles-ci pourraient changer notre quotidien informationnel, voire notre quotidien cognitif. Les outils aujourd’hui à notre disposition complètent et enrichissent nos perceptions spatio-temporelles de la ville : le projet Amble du Media Lab Europe ajoute les connotations temporelles à la carte urbaine qui se trouve sur votre PDA : la carte nous dit en quelque sorte le temps à parcourir.
De nombreuses applications semblables ont été expérimentées récemment. Avec Sonic City, un projet suédois de l’Institut Victoria, nous traduisons en musique l’espace que nous parcourons, donnant ainsi à découvrir ou à penser tout ce qui le structure. Le nomadisme urbain se fait ainsi sonore, rythme et expérience corporelle démultipliée. Processus fort de personnalisation de la ville. Le projet Tejp développé par le même institut nous permet de laisser, anonymement ou non, des tags musicaux : création de communautés locales, gestion de nouveaux types de relation sociale. Nous pouvons là encore attacher à un espace donné le volume d’une communication mobile. Ce qui nous apparaissait familier et connu dans l’espace urbain peut nous livrer ainsi des sensations nouvelles, étranges peut-être, beaucoup d’interrogations certainement et en tout cas une démultiplication des facteurs de curiosité et des occasions de connaître, regarder, questionner autrement, révéler largement ce qu’il nous semblait pourtant connaître. Ce qui ne nous appartient pas peut être personnalisé.
Texting Glances est de son côté un projet développé par le Trinity College de l’Université de Dublin. Le projet permet de nouvelles formes de construction de la mémoire d’un lieu, espace de transport ou lieu d’attente. Construction, à l’échelle de l’espace d’une ville, en plusieurs points mis en réseaux, au travers de textes et d’images, d’une véritable mémoire collective.
Cela nous met en tout cas de réfléchir sur la mutation de la perception de l’espace et du temps à l’œuvre sous nos yeux, avec par exemple le développement de nouvelles temporalités, celle de l’attente par exemple, ou encore et surtout la construction d’infrastructures invisibles. Une sorte d’archéologie à l’envers où creusons métaphoriquement un espace pour y placer contributions et annotations, ce que développent d’ailleurs d’autres projets encore tels que Glitch.
II - Culture électronique et villes de la connaissance et de capitalisation des savoirs.
Nombreuses sont aujourd’hui les collectivités territoriales qui ont récemment développé des programmes de villes de la connaissance à l’heure où nos sociétés et nos villes ont pris l’habitude de décliner au futur leur propre présent - voire leur quotidien - et ce au travers notamment de portails de formation de toutes sortes et de processus multiples de partage de savoirs. Or, pour que de telles démarches puissent se développer, il est une condition majeure à remplir qui réside dans une vraie gestion de l’identité territoriale. Sans la prise en compte des horizons culturels qui sont ceux de nos territoires, la plupart des programmes de villes numériques et villes de la connaissance seraient clairement voués à l’échec : apparaît en effet essentiel le constat que prospective technologique et gestion de l’identité vont de pair et qu’il est tout à fait essentiel pour les acteurs locaux, économiques, éducatifs et culturels de les conjuguer simultanément dans l’élaboration des stratégies de développement territorial. Le suivi de la plupart des projets et réalisations ibériques par exemple nous montre en effet qu’il s’agit là d’une spécificité majeure de l’économie numérique et des stratégies de e-services qu’elle requiert.
Une telle sémantique omniprésente de la société de la connaissance se trouve clairement aux antipodes des rhétoriques politiciennes traditionnelles, tout comme précisément bon nombre de composantes de la e-culture. Les villes ibériques en constituent aujourd’hui le laboratoire, avec les projets de Burgos « Ciudad XXI » pour 2015 ou encore de Bilbao pour 2010. « Séville 2010 » voit ainsi son centre historique devenir un « quartier de la nouvelle économie de la connaissance », au point que la restauration d’une quinzaine d’édifices doit notamment héberger les activités spécifiques d’une économie de la connaissance, de même que Huelva ou Saragosse qui entendent se convertir en cités du savoir, San Sebastian en ville de la créativité et de l’innovation, Elche en instrument de gestion du changement de modèle urbain. Quant aux objectifs que Barcelone s’est donné pour 2005 en la matière - devenir un territoire d’innovation constante -, ils se retrouvent dans ses projections prospectives : être l’un des hauts lieux de convergence des flux d’une nouvelle culture numérique et y assurer un « accès intelligent » pour tous qui y vivent et y travaillent, au travers notamment de la création d’un « diseno urbano » basé sur les infotechnologies.
Au-delà - et c’est d’ores et déjà le cas pour ce qui est d’un certain nombre de pays méditerranéens -, ce sont des espaces régionaux et interrégionaux de connaissances qu’il convient de créer pour faciliter transferts technologiques et mutualisation d’outils. Il s’agit ainsi de se situer par rapport à l’action de réseaux tels que ceux construits par des « quartiers apprenants » qui aujourd’hui permettent à de nombreuses collectivités européennes de travailler et de réfléchir ensemble dans ces domaines. Villes intelligentes, cités-savoir, quartiers apprenants, peu importe au fond la sémantique utilisée et les modalités de mise en œuvre de tels objectifs : les collectivités locales ont en effet aujourd’hui besoin de laboratoires communs pour imaginer les outils qui leur permettront interactivité et fonctionnement en réseau. Le concept de laboratoire numérique territorial que nous avons développé récemment place cette question au cœur même de tous les dispositifs dont le point commun réside de toute manière dans la création et la circulation des connaissances.
III - La création culturelle dans un espace économique polarisé et réticulaire.
Au travers de nos séminaires rassemblant les acteurs territoriaux, c’est tout un nouveau champ culturel dont nous avons à observer aujourd’hui la genèse et dont nous pouvons commencer à estimer l’impact dans la constitution de véritables territoires numériques : il s’agit du rôle nouveau des facteurs culturels sur les chantiers économiques de la globalisation et de l’actuel développement d’une nouvelle approche territoriale au travers de la constitution de pôles de compétence territoriaux.
Les polarités économiques et autres effets d’agglomération constituent aujourd’hui l’une des composantes de la nouvelle géographie de l’économie de la connaissance qui naît sous nos yeux. Elles s’inscrivent en effet dans une forte recomposition du système productif global où la place des vecteurs culturels s’avère prédominante au point de surprendre certains acteurs de la vie intellectuelle et des divers domaines de la création. L’ouverture de nouveaux espaces économiques coïncident notamment de la sorte avec celle de nouveaux lieux culturels.
Ces effets d’agglomération, qui poussent à la concentration des firmes d’un même secteur sur quelques sites, jouent un rôle de plus en plus important et placent en tout cas la production de savoirs au centre des facteurs déterminants de localisation économique. Les métropoles sont ainsi clairement amenées à (re)devenir de « grandes usines à savoir » [4], où, bien davantage encore, les méta-savoirs - ceux qui permettent de juger, attribuer et noter le savoir [5] - constitueront le principal facteur de pouvoir à l’échelle de véritables « territoires apprenants » [6].
Ce qui veut dire concrètement - au-delà même de la cartographie des flux de données qui constitueront clairement la géographie des villes et territoires numériques à l’horizon 2008 – 2010 - l’importance dans les processus d’attractivité des métropoles des nouveaux lieux de création [7], des résidences d’artistes et des plate-formes d’échanges [8], des laboratoires d’idées [9] et d’exploration de nouvelles formes d’expression [10]. La trilogie chercheurs / entrepreneurs / investisseurs doit ainsi tenir compte de la création et de la gestion consciente de leur environnement [11], de la genèse de véritables espaces « d’excitation neuronale » [12]. Le savoir se fait instrument de polarisation spatiale et la gestion de sa transmission facteur d’aménagement territorial : le facteur K [13] des modèles de croissance endogène hérités de la littérature économique des quinze dernières années fait en sorte que « les externalités liées au savoir s’opèrent à l’occasion de contacts et d’interactions qui peuvent être virtuels, mais sont le plus souvent physiques » [14] et que les lieux de création et d’innovation peuvent acquérir un dynamisme très fort en se nourrissant justement de ces externalités dans l’utilisation du savoir[15]. A cette fin, nombreuses sont les régions qui entendent renforcer la coopération et les interactions entre la recherche publique, la vie culturelle et scientifique et la communauté des entreprises. Une attractivité issue d’abord de la gestion de son identité culturelle, issue aussi et surtout de la boîte à outil collective de l’innovation : la ville comme laboratoire numérique, véritable city - lab, nous sera bien nécessaire pour anticiper le moment où l’économie classique ne fera appel à guère plus de 5% de la population active.
IV - Connaissance et création dans la nouvelle économie des organisations.
Les réalités qui s’imposent ainsi à l’échelle des territoires se retrouvent au niveau des organisations [16]. Nous sommes en effet en présence d’une intellectualisation de la production et d’un processus historique conduisant nos économies à développer un lien de plus en plus étroit entre recherche, recherche fondamentale, recherche appliquée, recherche - développement, innovation, éducation, création, connaissance partagée et production de biens et de services. Un tel processus concerne - pour ce qui est de la production, la diffusion et l’utilisation des connaissances - plus de 50% du PIB des états membres de l’OCDE.
S’impose dès lors une véritable analyse économique de la connaissance et un réel renouvellement théorique afin de prendre en compte les multiples dimensions du phénomène d’intellectualisation de l’économie engendrant les mutations subies par les modes traditionnels de coordination que sont les marchés et surtout les organisations, du fait même de l’impact croissant du capital et des ressources immatériels.
C’est en effet toute notre culture de la croissance qu’il nous faut contribuer à revoir [17], car sans cette nouvelle culture [18], on risque de ne pas disposer des ressorts favorables à la dynamisation des économies actuelles et développer des économies et des communautés intensives en connaissances.
V - Un environnement de communautés intensives en connaissances
Le rôle des communautés intensives en connaissances comme nouvelles formes de coordination efficace dans les organisations rejoint celui des réseaux dans la coordination économique, mais également les autres formes de coordination infra-organisationnelle : des structures informelles et des systèmes d’échange coopératif volontaire supportant les processus de création et de diffusion des connaissances organisationnelles.
Créateurs et acteurs économiques se retrouvent aujourd’hui pour constater les deux défaillances majeures de la hiérarchie :
* celle d’abord liée à la dynamique organisationnelle à long terme, avec :
- ses échecs liés aux capacités des agents bien sûr et à l’absence de stratégies fortes d’apprentissage visant à transformer ces capacités cognitives et surtout mettre à plat les distances cognitives entre les divers acteurs de l’entreprise
- ses échecs liés aux asymétries cognitives aussi, plus fortes naturellement que celles liées à l’information et qui pouvaient être masquées plus ou moins partiellement par les jeux de pouvoir.
* celle ensuite liée à l’avènement proprement dit d’une économie basée sur la connaissance, au travers de :
- ses échecs liés à la dynamique de l’innovation d’une part: les formes organisationnelles traditionnelles ne savent pas rendre compte de la coordination de tâches innovatrices visant à la production de nouvelles connaissances
- ses échecs liés aux coûts fixes des activités productrices de connaissance d’autre part, pour ce qui est notamment des problèmes d’externalités, mais également la nécessité de construire des langages communs.
VI - De nouvelles formes de coordination intra-organisationnelles : communautés épistémiques et communautés de pratique
Tout un ensemble de courants d’origines très variées - stratégie, théorie évolutionniste, histoire industrielle, science des organisations - convergent en ce début de siècle pour proposer une vision des entreprises et des collectivités comme processeurs de connaissance [19] et non plus tant comme processeurs d’information. De nouvelles approches soulignent notamment la dimension d’encastrement des connaissances dans des interactions spécifiques et dans des réseaux de relations personnelles. Or, cette dimension informelle et émergente, ce sont des communautés intensives en connaissances qui la traduisent le mieux, au travers de deux formes principales :
- des communautés de pratiques qui font circuler et qui comparent de manière incessante les « meilleures pratiques »
- des communautés épistémiques surtout que l’on peut définir comme des groupes engagés dans des processus de création de connaissance et qui construisent progressivement pour y parvenir une structure commune permettant une compréhension partagée.
La proximité cognitive et la génération de la connaissance et où la confiance cognitive - qui est d’abord une confiance calculatoire - jouent un rôle essentiel au sein des processus mobilisés. La firme ou l’entité territoriale sera ainsi perçue non plus comme un nœud de contrats, mais bel et bien comme un faisceau de ressources et caractérisée non plus par une asymétrie informationnelle, mais bel et bien par une asymétrie cognitive. La logique économique n’y sera plus tant l’allocation de ressources que la création de ressources. L’une des urgences d’une telle approche cognitive réside ainsi dans l’élaboration de codebooks et de langages communs indispensables à une démarche réellement épistémique des acteurs de la gouvernance sociale.
Si dans le cadre d’une économie fondée sur la connaissance, il est usuel de parler d’organisations apprenantes, produisant et utilisant de la connaissance, insérées dans des réseaux d’échanges de savoirs, les approches traditionnelles des organisations ont assez largement négligé ces aspects en réduisant la connaissance à de l’information.
VII - L’horizon mental de la coopération cognitive
A été mis en avant l’importance des phénomènes cognitifs pour la théorie de l’action : apparaît donc comme particulièrement essentielle la coopération cognitive [20] avec ses modèles mentaux partagés et les dispositifs cognitifs collectifs d’une intelligence collective [21] qui nécessite le partage en effet des cadres cognitifs et interprétatifs et des options théoriques qui les portent,
On se souvient aussi de l’affirmation de P. Dulbecco et P. Garrouste dans un article aujourd’hui si souvent cité [22] : « si les individus ne peuvent avoir une connaissance parfaite de ce qui détermine les actions des autres, la mise en compatibilité de ces actions devient alors un problème essentiel ». Il ne saurait clairement y avoir mobilisation d’une connaissance dispersée sans que les divers acteurs ne partagent interprétations et significations : un environnement communicationnel commun ne saurait naturellement suffire sans réciprocité des perspectives et réciprocité des motivations capables de constituer des processus dynamiques et un véritable apprentissage où la grammaire sociale se trouve soumise à des processus interprétatifs permanents [23]. Dans ce sens, les institutions ont vocation à se transformer en dispositifs cognitifs collectifs.
VIII - Le rôle de l’image dans l’économie de la connaissance
Société basée sur la connaissance et caractérisée par une omniprésence de l’image : ces deux aspects ont très curieusement été séparés ces dernières années du fait même, on le sait, de la traditionnelle répartition des champs d’analyses dans la constitution traditionnelle des grands registres.
Au-delà en effet des images véhiculées par les outils de la mobilité par exemple ou les écrans de la ville, l’image se définit aussi comme une représentation commune de la réalité et à ce titre le rôle qu’elle joue dans la coordination des connaissances individuelles est amené à former l’un des processus majeurs à l’œuvre dans le nouvel horizon économique. La fabrication de l’image urbaine et territoriale susceptible de véhiculer l’ensemble des vecteurs d’attractivité et de compétitivité doit impérativement chercher ses sources dans une telle approche.
On se réfère ainsi de plus en plus à des travaux tels que ceux de K. Boulding pour lequel la connaissance trouve son origine et s’incarne dans des images qui sont propres à chaque individu et orientées vers le futur. De telles images dépendent du présent et de son interprétation par l’acteur, de la situation, ainsi que des valeurs et des objectifs de l’individu. Le processus d’élaboration de ces images est fondamental pour la compréhension des processus cognitifs, mais également celle de l’ensemble des activités humaines, y compris l’activité productive.
L’innovation met ainsi en scène la création d’images d’événements futurs permettant de guider l’action. C’est par là-même toute une définition de la gouvernance qui se forge : innovation et production de connaissance dépendent de l’interprétation sociale de la situation, qui contribue à son tour à déterminer un plan d’action.
Tout responsable se doit ainsi d’exercer un véritable leadership cognitif afin d’aligner les cadres interprétatifs des acteurs. L’image qu’il déploie permet de faire de l’institution un dispositif cognitif collectif, ce qui a pour conséquence qu’au-delà des dimensions formelles et incitatives le pouvoir sera donc amené toujours d’avantage à revêtir des dimensions cognitives.
On a dès lors souligné à maintes reprises le manque d’infrastructures immatérielles pour la bonne gouvernance politique et publique, des connaissances accumulées et accessibles sans coût que l’on pourrait appeler immatériels du secteur politique et publique que sont destinés à devenir savoirs et créativité. Demain, la culture électronique sera l’écriture même de ces immatériels publics.
[1] On se reportera à notre communication : "L’habitant de la cité numérique" dans le cadre du colloque « L'Individue Hypermoderne", Paris, septembre 2003.
[2] « Les Villes de la connaissance : des programmes territoriaux d'intelligence économique", collloque : L’intelligence économique, un atout de la Défense globale en France- VERDUN - 3 et 4 mai 2004
[3] Laura Garcia Vitoria et André Jean-Marc Loechel, Des technologies d’immersion dans les savoirs territoriaux, article à paraître.
[4] « La présence et le dynamisme d’usines à savoir deviennent bien plus importants que maints facteurs supposés marquer la compétitivité d’une économie ou d’une micro-économie » (Alain Minc, in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).
[5] On se rappellera cette observation de Jacques Attali : « le pouvoir géostratégique n’ira pas à celui qui vendra de l’information, mais à celui qui produira l’image de marque suffisante pour vendre son label » (in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).
[6] On rappellera les quatre catégories d’indicateurs du tableau de bord européen de l’innovation : ressources humaines - création de nouvelles connaissances - transmission et mise en œuvre du savoir - financement, production et marchés de l’innovation).
[7] Un récent rapport souligne très justement qu’il s’agit par là-même de « réinterroger tous les temps : celui de la formation, de la transmission, de la recherche, de la construction, celui de l’exposition, de la représentation, de l’exploitation ». Il s’agit donc d’en développer toutes les possibilités culturelles et urbaines et de ne plus considérer donc les acteurs territoriaux comme de simples consommateurs culturels, mais de vrais partenaires associés aux démarches de création.
[8] Mario d’Angelo (« Les politiques culturelles en Europe », Editions du Conseil de l’Europe) souligne ainsi, outre les mécanismes d’attirance de l’identité territoriale, l’enjeu économique de la scène urbaine branchée et donc les stratégies de marketing territorial visant à distinguer les avant-gardes émergentes dans la mesure même où « l’habitus des milieux branchés se situe dans des comportements non normés de défrichage et de création de modes ».
[9] On entendra « innovation » au sens grec de Tekné, c’est-à-dire de savoir-faire, d’art ». Une définition largement confirmée par les repérages opérés par les Centres européens d’entreprises et d’innovation.
[10] Il faudra notamment suivre de près le travail d’inventaire en la matière de l’Observatoire européen des nouvelles expressions, mais aussi celui de l’Agence européenne des jeunes créateurs.
[11] C’est l’une des raisons de la récente création en France d’une Mission interministérielle dédiée aux « lieux intermédiaires », qui aura à accompagner le développement de ces nouveaux territoires. Son installation au sein du nouvel Institut des Villes se révèle à ce titre tout à fait significative, de même d’ailleurs que la création pour ce faire de nouveaux instruments juridiques tels que les Etablissements publics de coopération culturelle, qui auront à mettre en place pour les collectivités territoriales françaises une prise en charge plus systématique de la gestion des partenariats culturels.
[12] Formulation de plus en plus utilisée par certains concepteurs de projets d’aménagement.
[13] K pour Knoledge naturellement.
[14] Jean-Michel Charpin, in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001.
[15] L’intervention sur ces questions de Jean-Paul Betbèze (Conseil d’Analyse Economique, Paris) a récemment souligné, à l’occasion des récentes Rencontres du Cercle des économistes à Aix-en-Provence, combien les lieux d’innovation sont toujours des lieux d’animation, de joie et de culture (La Tribune, 9 juillet 2004).
[16] On se reportera notamment pour ce qui suit à l’étude produite sous la direction de Maurice Baslé et Michel Renault par le Centre de Recherche en Economie et gestion de l’Université de Rennes (CREM) et publiée en mai 2004 sous le titre « L’économie fondée sur la connaissance » : grâce aux nombreux travaux dans lesquels s’insèrent les analyses produites par cet ouvrage, commencent en effet à apparaître avec clarté certains des processus destinés à remodeler l’environnement économique de nos territoires et de nos organisations.
[17] Comme le souligne par exemple l’équipe du CREM à l’Université de Rennes.
[18] Y compris (et c’est essentiel) au sens éminemment traditionnel du terme.
[19] P. Cohendet et P. Llerena « La conception de la firme comme processeur de connaissances », Revue d’Economie Industrielle, Paris, 1999.
[20] Pour D. Llerena - déjà cité (note 7) -, « la coopération cognitive vise à favoriser la création de nouvelles connaissances individuelles par un ensemble d’interactions entre individus ».
[21] Dans le sens que donne évidemment à cette expression Pierre Lévy.
[22] P. Dulbecco et P. Garrouste, Structure de la production et structure de la connaissance, Revue Economique, Paris, 2000.
[23] On sa rappelle de l’importance de la démarche abductive mise en avant par les travaux de Peirce.