Gardez le CAP !

Lettre du CAP - 2004 - 3

Cyber-edito

LA BATAILLE DU VERBE

Laura Garcia Vitoria, Présidente d’ARENOTECH

Gilles Lipovetzky, dans Les Temps hypermodernes, et Sébastien Charles, dans sa longue introduction à cet ouvrage, viennent de rappeler la crise amorcée à la fin du siècle dernier autour du culte du présent et de l’individu au profit d’un horizon plus large et surtout d’un besoin de sens qui marque les nouvelles formes de valorisation des relations sociales [1]. Dans ce mouvement majeur qui marquera sans nul doute profondément les sociétés occidentales à l’horizon 2020, la parole de l’individu - centrée sur lui-même - est amenée à laisser la place à celui qui a appris, qui espère savoir ou continuer à apprendre, celui qui transmet réellement quelque chose à l’autre, ne fut-ce qu’une connaissance en voie de constitution ou une capitalisation de savoirs en cours.

C’est peut-être là précisément, d’une certaine manière pas si paradoxale que cela d’ailleurs, l’une des leçons que nous pouvons tirer des multiples critiques de cinéma nous entretenant de la Passion du Christ. Si certains - rares - étaient passionnants, évoquant par exemple les iconographies de l’Antiquité tardive, les interrogations et acculturations de la Renaissance ou encore les analyses de théologiens tels que François Bovon  [2] ou Michel Quesnel [3], d’autres - de très loin les plus nombreux, malheureusement - ont tout naturellement adopté le registre qui leur était le plus familier, à eux-mêmes et à la grande tribu des bobos de l’image : celui du « je pense que », parfaitement définitif et comme à l’habitude pleinement articulé de manière à ne véhiculer (quelque soit bien évidemment le propos) une expertise ou une référence quelconque. Nous avons déjà soumis à l’occasion de quelques dîners en ville l’idée à de jeunes éditeurs hilares : écrire un dictionnaire simplifié non pour les nuls, mais à l’usage exclusif des bobos et nonos de la culture. Chacun d’entre nous d’ailleurs y trouverait son compte en n’étant plus obligé d’écouter une sémantique tout droit issue (ah, s’ils le savaient) du Second Empire (nous prenons un exemple français, ils ne nous comprendraient pas si nous dépassions les frontières : celles des nuages de Tchernobyl ont encore de beaux jours devant eux).

Cette bataille du Verbe apparaît donc comme fortement symbolique de l’évolution sociétale et intellectuelle décrite par notre philosophe. La genèse d’une société de la connaissance au quotidien, c’est en effet d’abord cela : permettre à chacun, dans son milieu professionnel ou son environnement de vie, de transcender à jamais les formes diverses des cafés du commerce en tout genre, apporter à autrui et à ses interlocuteurs des compléments à ses manière de penser, de percevoir, de mettre en parallèle, de les inciter au demeurant à faire de même. Sinon, Mieux vaut arrêter tout de suite les délires rhétoriques sur les participations de chacun au gouvernement de la Cité de demain ou les dissertations sur l’avenir radieux de l’intelligence collective : quel partage des savoirs pouvons-nous évoquer si leur acquisition ne devient pas une préoccupation pour chacun ? Et cela bien sûr, cela va s’en dire, en permettant à tous d’afficher ce qui fait son identité, géographique, raciale, religieuse, et en lui permettant - de la manière la plus ouverte et transparente possible - de la gérer et de l’assumer.

Et si les débats autour de l’œuvre de Mel Gibson nous servait aussi à cela ? Nous donner l’occasion d’illustrer et de mettre en pratique les nouvelles formes de mise en relation sociale que nous voulons instaurer dans nos sociétés, un peu comme le site de réseau relationnel développé par Orkut Buyukkokten, le jeune ingénieur de Google qui s’en fait le chantre outre-atlantique.

Après tout précisément, la religion chrétienne s’est elle aussi construite autour du Verbe, autour de la Parole. Et ceci pour un présent qui se décline tout aussi bien au passé qu’au futur.


[1] Le Club d’Analyses Prospectives prépare un événement et une étude sur ce thème pour l’automne 2004.

[2] Professeur à la Dininity School de Harvard.

[3] Recteur de l’Université Catholique de Lyon.