Université de l’Innovation - Hôtel de Ville d’Aix-en-Provence - 10 décembre 2004

CONNAISSANCE, TECHNOLOGIE, TERRITOIRE
La boîte à outils de l’innovation territoriale
André Jean-Marc Loechel, Président du Réseau européen des Villes Numériques

VILLE NUMERIQUE ET  DYNAMIQUE DE L’INNOVATION A L’ECHELLE DU TERRITOIRE

2 - Ce qu’il convient d’appeler « ville numérique » est aussi bien évidemment

UN TERRITOIRE DE POLARITE ET D’ATTRACTIVITE
et qui a su utiliser tous les outils à sa disposition en la matière.

Selon une excellente formule de Nicos Komninos, professeur à l’Université Aristote de Thessalonique, nous sommes, au travers des processus d’innovation, en présence de mécanismes d’interaction entre espaces numériques et systèmes de savoirs.

Une telle définition permet de préciser les objectifs de l’action aujourd’hui à mener. Une filiation qui s’avère loin d’être neutre quant à la philosophie qui nous anime, à savoir - pour ce qui nous concerne ici - comprendre :

Chacun, suivant naturellement son horizon culturel et géographique, aura des éléments de réponse un peu différents. Nous rappellerons d’abord ici les huit grands axes de l’analyse qui est la nôtre pour ce qui est des problématiques liées à l’innovation à l’échelle locale et régionale :

Au travers de nos séminaires rassemblant les acteurs territoriaux, c’est tout un nouveau champ d’action dont nous avons à observer la genèse depuis plusieurs années et dont nous pouvons commencer à estimer l’impact dans la constitution de véritables territoires numériques : le développement d’une gestion territoriale du capital humain et des savoirs ainsi que, à travers elle, la formulation de nouvelles stratégies d’attractivité et la constitution de liens renouvelés entre acteurs culturels et économiques et, de manière générale, l’ensemble des externalités permettant le développement tant de polarités de compétitivité internationaux que de pôles de compétence régionaux.

Les polarités économiques et autres effets d’agglomération constituent aujourd’hui l’une des composantes majeures des fortes mutations territoriales auxquelles nous assistons. Celles-ci s’inscrivent en effet dans une forte recomposition du système productif global où la place des vecteurs culturels et des approches locales et régionales en termes de formation s’avère prédominante au point de surprendre certains acteurs tant de la vie intellectuelle et des divers domaines de la création. L’ouverture de nouveaux espaces économiques coïncide notamment de la sorte avec celle de nouveaux lieux culturels. Des mécanismes d’agencement géo-économique sous forme de nouveaux pôles de compétence sont en effet également repérables à l’échelle des territoires, avec de nouveaux points d’ancrage et d’aménagement et de manière générale une nouvelle géométrie des territoires.

Jean-Louis Mucchielli [1] souligne ainsi combien ces « effets d’agglomération », qui poussent à la concentration des firmes d’un même secteur sur quelques « sites » [2], jouent un rôle de plus en plus important, avec un jeu des nouveau d’externalités de nature multiple : ce phénomène de « labor pooling » place en tout cas la production de savoirs au centre des facteurs déterminants de localisation économique. Les métropoles sont ainsi clairement amenées à (re)devenir de « grandes usines à savoir » [3], où, bien davantage encore, les méta-savoirs (ceux qui permettent de juger, attribuer et noter le savoir [4]) constitueront le principal facteur de l’évolution des pouvoirs locaux. Tel est le terrain sur lequel il nous apparaît essentiel d’analyser le développement de villes et territoires numériques, ceci au travers par exemple du phénomène des « territoires apprenants » [5], autrement dit - de manière plus large - dans la gestion territoriale des activités de recherche et développement.

L’interaction quasi-systémique entre technologies et identités qui s’opère sur ce terrain s’est avéré encore récemment fort difficile à appréhender du fait de la multiplicité des vecteurs en jeu dans la prime considérable ainsi accordée à l’investissement immatériel, même si de fait ce sont clairement d’abord et avant tout les équipements générateurs d’un haut degré d’identité qui constituent la contribution majeure des infotechnologies à l’intégration des territoires métropolitains. C’est dire l’importance dans les processus d’attractivité des métropoles des nouveaux lieux de création [6], des résidences d’artistes et des plate-formes d’échanges [7], des laboratoires d’idées [8] et d’exploration de nouvelles formes d’expression[9].

Si, dans la constitution de ces polarités, la trilogie chercheurs / entrepreneurs / investisseurs s’avère naturellement fondamentale, les analyses de terrain montrent qu’elle ne suffit évidemment pas. On sait que de manière générale la métropolisation territoriale, essentielle dans l’établissement d’un vrai diagnostic sur l’avenir des régions, renvoie très largement à la prise en compte de nouveaux paramètres pour les territoires tels que la gouvernance, les réseaux et l’émergence de nouvelles hiérarchies sociales et des sociétés informationnelles. Les nouvelles logiques induites se situent naturellement au niveau des enjeux de planification et d’aménagement spatial, mais aussi à de nouvelles formes de concurrence entre les territoires [10].

Les processus d’accompagnement sont, en ces cas comme en d’autres, essentiels. Il est ainsi intéressant de noter les nouveaux objectifs des agences de valorisation de la recherche consistant à susciter l’émergence de « Silicon Valley » en entourant un certain nombre de grandes entreprises d’un tissu de petites entreprises [11], même si la construction de « pôles régionaux de spécialité », au-delà des clusters et autres grappes d’entreprises, requièrent, on l’a vu, bien d’autres ingrédients, dont beaucoup sont de fait attachés à l’existence d’aires métropolitaines véritables, « tissus conjonctifs » économiques [12] en puissance.

Il s’agit très clairement aujourd’hui de considérer le savoir comme un véritable instrument de polarisation spatiale et la gestion de sa transmission comme facteur d’aménagement territorial. Le facteur K [13] des modèles de croissance endogène hérités de la littérature économique des quinze dernières années constitue ainsi dans les métropoles européennes la force de polarisation par excellence qui fait en sorte que « les externalités liées au savoir s’opèrent à l’occasion de contacts et d’interactions qui peuvent être virtuels, mais sont le plus souvent physiques » [14] et que les lieux de création et d’innovation peuvent « acquérir un dynamisme très fort en se nourrissant justement de ces externalités dans l’utilisation du savoir ».

Même si la mise en réseau de métropoles souffre encore à cet égard de concurrences séculaires, que ce soit dans la mise en œuvre de savoirs faire marchands ou dans l’échange potentiel de connaissances savantes, la portée symbolique des nouvelles localisations sur leur territoire tient aujourd’hui de l’évidence : la polarisation médiatico-culturelle et créative constituera à l’évidence l’arme économique majeure des métropoles européennes dans les années à venir.

Mais si l’identité et toutes les composantes du genius loci attirent et polarisent les activités économiques liées notamment (mais non pas du tout exclusivement) aux hautes technologies, le champ de l’industrie liée aux médias et à la connaissance - dont ces activités font partie ou avec laquelle elles sont en relation plus ou moins étroite - façonne à son tour un complément d’identité culturelle dont elle continue en quelque sorte l’élaboration séculaire.

Le cercle vertueux de ces nouveaux horizons économiques et culturels se clôt de la sorte: c’est là incontestablement la grande chance des villes numériques, grâce également à la création de systèmes régionaux de recherche et d’innovation.

Il ne fait en tout cas plus guère de doute aujourd’hui [15] que le regroupement sur un même site d'un grand nombre de moteurs de l’innovation (universités, organismes de R&D, multinationales, petites entreprises dynamiques ou laboratoires de recherche publics) facilite la création d’une structure de type « cluster » et permet très vite d’en récolter les fruits. A cette fin, nombreuses sont les régions qui se trouvent amenées à élaborer d’importants programmes dans le but d’étendre et de renforcer la coopération et les interactions entre la recherche publique, la vie culturelle et scientifique et la communauté des entreprises. Il s’agit par ces stratégies d’encourager et de soutenir les synergies entre les activités de recherche existantes dans les régions [16].

Pour cela, tous les acteurs locaux doivent être intégrés dans la stratégie régionale, à savoir les autorités régionales, le secteur privé, le domaine des institutions culturelles et scientifiques [17], ainsi que les partenaires sociaux et la société civile. Tel est incontestablement l’enjeu des nouvelles formes de gouvernance locale que requiert une communauté numérique.

Dans ce contexte, il manque notamment une vraie réflexion de la part des acteurs culturels sur les processus d’innovation et l’attractivité des territoires. C’est là l’une des tâches que le Réseau européen des Villes Numériques s’est donnée au travers même de son positionnement et de ses préconisations.. Suite


[1]   Revue « Sociétal », livraison du 1er trimestre 2002.

[2]  « La présence et le dynamisme d’usines à savoir deviennent bien plus importants que maints facteurs supposés marquer la compétitivité d’une économie ou d’une micro-économie » (Alain Minc, in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).

On se rappellera cette observation de Jacques Attali : « le pouvoir géostratégique n’ira pas à celui qui vendra de l’information, mais à celui qui produira l’image de marque suffisante pour vendre son label »  (in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).

[3]  « La présence et le dynamisme d’usines à savoir deviennent bien plus importants que maints facteurs supposés marquer la compétitivité d’une économie ou d’une micro-économie » (Alain Minc, in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).

[4]  On se rappellera cette observation de Jacques Attali : « le pouvoir géostratégique n’ira pas à celui qui vendra de l’information, mais à celui qui produira l’image de marque suffisante pour vendre son label »  (in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).

[5]  On rappellera les quatre catégories d’indicateurs du tableau de bord européen de l’innovation : ressources humaines - création de nouvelles connaissances - transmission et mise en œuvre du savoir - financement, production et marchés de l’innovation).

[6]   Un récent rapport souligne très justement qu’il s’agit par là-même de « réinterroger tous les temps : celui de la formation, de la transmission, de la recherche, de la construction, celui de l’exposition, de la représentation, de l’exploitation ». Il s’agit donc d’en développer toutes les possibilités culturelles et urbaines et de ne plus considérer donc les acteurs territoriaux comme de simples consommateurs culturels, mais de vrais partenaires associés aux démarches de création.

[7]   Mario d’Angelo (« Les politiques culturelles en Europe », Editions du Conseil de l’Europe)  souligne ainsi, outre les mécanismes d’attirance de l’identité territoriale, l’enjeu économique de la scène urbaine branchée et donc les stratégies de marketing territorial visant à distinguer les avant-gardes émergentes dans la mesure même où « l’habitus des milieux branchés se situe dans des comportements non normés de défrichage et de création de modes ».

[8]  On entendra « innovation » au sens grec de Tekné, c’est-à-dire de savoir-faire, d’art ». Une définition largement confirmée par les repérages opérés par les Centres européens d’entreprises et d’innovation.

[9]  Il faudra notamment suivre de près le travail d’inventaire en la matière de l’Observatoire européen des nouvelles expressions, mais aussi celui de l’Agence européenne des jeunes créateurs.

[10]  Tous facteurs qui supposent de nouveaux outils de développement de la cohésion et de l’intégration territoriale et de gestion des partenariats urbains.

[13] K pour Knoledge naturellement.

[14] Jean-Michel Charpin, in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001.

[15]  C’était loin d’être le cas il y encore quelques années, comme le démontrent un certain nombre d’études canadiennes que nous serons amenés à évoquer par la suite.

[16]  Les universités et leurs réseaux d’institutions culturelles forment ainsi des noeuds de recherche régionaux et des partenariats d'innovation, qui revêtent des formes différentes, allant des liens fructueux avec la communauté locale des PME à des approches plus larges dans un contexte régional. Le consortium européen des universités innovantes (European Consortium of Innovative Universities) (ECIU) constitue un exemple d'interrelation positive naissante entre les universités et leur « hinterland ». Fondé en 1996 par l'Université de Twente (Pays-Bas), il comprend à présent des universités les plus innovantes et les plus entreprenantes d'Europe : son objectif consiste à mettre en place des interactions dynamiques avec le milieu environnant dans les domaines de l'éducation, de la recherche, du transfert de technologie de l'information, de l'éducation permanente, du développement régional et de divers services.

Les entreprises, que ce soit dans le cadre de leurs opérations courantes ou de leurs centres de R&D, apportent aussi une expérience à ces partenariats, notamment dans le domaine du développement technologique ou de la gestion des droits de propriété intellectuelle (DPI).

[17]  On se reportera sur ce point au travail de F.Schutte et P.C. van der Sijde : “The University and its region. Examples of régional development from the European Consortium of Innovative Universities(Twente University Press, 2000).