Il
y a dix ans très exactement, l’année où je me suis trouvée participer à l’un
des tout premiers
projets européens
en matière de technologies de l’information, la Commission européenne organisa
une importante manifestation où le terme de technologies de l’information fut
intronisé et définitivement médiatisé. Pour les entreprises, je ne pense pas
que le choix de ce terme fusse véritablement heureux : si en effet il permit
le succès en librairie de quelques nouveaux gourous qui au demeurant, faute
de véritablement utiliser les claviers, ne prédirent pas grand-chose, le
mot occulta pour les entrepreneurs - tout comme d’ailleurs pour les responsables
territoriaux - la vraie nature de la mutation en cours.
Une intervention à un Forum européen à Strasbourg l’année suivante, puis la création de l’ONG que je préside suite à l’appel de Venise que j’ai rédigé en 1996, m’amenèrent à évoquer les entretiens que j’avais eu avec un certain nombre de chercheurs et de prospectivistes qui tous ne retenaient qu’un enseignement des bouleversements technologiques sur lesquels ils travaillaient : le vrai changement ne résiderait en aucune manière dans les ordinateurs dont l’homme allait de plus en plus s’entourer, mais révèlerait une évolution autrement plus lourde et profonde pour nos contemporains : dans leur travail, ils allaient devoir développer et gérer leurs propres champs d’expertise et, s’ils étaient chefs d’entreprise ou acteurs territoriaux, ils devraient impérativement contribuer à mettre en place dans leurs entreprises des processus d’accumulation de savoirs et d’accompagnement à la constitution de connaissances : c’était là l’évolution majeure et incontournable et Internet et les technologies du numérique n’en étaient somme toutes que les révélateurs.
Aujourd’hui, nous savons tous que c’est bien à ce niveau, en effet, que réside le défi des décennies à venir, même si beaucoup de responsables économiques notamment n’en ont pas encore mesuré toute la portée. Beaucoup d’erreurs ont donc été faites, et parfois encore aujourd’hui sous nos yeux, allant jusqu’à menacer la prospérité économique d’un certain nombre de régions européennes et surtout de nombre d’entreprises.
Pour une entreprise ayant pris le pari de l’innovation, et ce notamment dans des secteurs tels que les technologies de l’information et de manière générale tout ce qui concerne les technologies de la convergence (bio et nanotechnologies, entreprises de services qui ont compris de manière générale tout le parti qu’elles pouvaient tirer des sciences cognitives - et elles sont très nombreuses -) participant à des projets européens ou bénéficiant de financements européens, il est incontestablement des erreurs à ne pas commettre. Nous en évoquerons ici quelques-unes, quelques-unes seulement. Il leur faut :
I - Ne pas se tromper pour ce qui est des modifications du champ de l’économie des organisations et des entreprises.Constitution de réseaux d’entreprises, mutualisation des marchés et développement des pôles de compétence et de compétitivité constituent aujourd’hui un environnement largement renouvelé pour nos organisations et territoires. Les économistes évoquent en effet aujourd’hui une « intellectualisation de la production » à savoir un processus « conduisant nos économies à développer un lien de plus en plus étroit entre recherche, recherche fondamentale, recherche appliquée, recherche - développement, innovation, éducation, connaissances, connaissance partagée et production de biens et de services ». Un tel processus est loin d’être marginal, contrairement à ce que pensent certains, puisqu’il concerne - pour ce qui est de la production, la diffusion et l’utilisation des connaissances - plus de 50% du PIB des états membres de l’OCDE.
C’est en conséquence toute notre « culture de la croissance » qu’il nous faut contribuer à revoir avec force pour développer et conforter des économies et des communautés intensives en connaissances. Sans cette nouvelle culture, il est évident que l’on risque de ne pas disposer des ressorts favorables à la dynamisation des économies actuelles ». C’est à l’échelle régionale en outre qu’il convient d’abord et avant tout de se placer pour cela : les activités innovatrices se trouvent en effet - et doivent se trouver - de plus en plus souvent au sein de clusters d’entités innovatrices et c’est donc essentiellement au niveau local que les politiques d’innovation sont et seront toujours d’avantage développées.
II
- Prendre garde aux échecs relevés au sein d’entreprises non reformulées comme
des entités intensives en connaissances.
Pourquoi une telle formulation, quelque peu provocante ? Dans le cadre de la nouvelle économie basée sur la connaissance, c’est en effet surtout un nouveau mode de coordination qui apparaît comme une réponse à ce qui apparaît souvent comme des défauts de la hiérarchie :
- celle d’abord liée à la dynamique organisationnelle à long terme, avec :
- celle ensuite liée précisément à l’avènement proprement dit d’une économie basée sur la connaissance, au travers de :
De nouvelles formes de coordination intra-organisationnelles s’imposent en conséquence, dans la mesure où « tout un ensemble de courants d’origines très variées (stratégie, théorie évolutionniste, histoire industrielle, science des organisations) convergent à présent. Et c’est là que clairement l’emporte une vision de la firme comme processeur de connaissance (P. Llerena et P. Cohendet, « La conception de la firme comme processeur de connaissances », Revue d’Economie Industrielle, Paris, 1999) et non plus tant comme processeur d’information. Dès lors, l’apprentissage organisationnel se situe alors au cœur même des compétences de base de l’entreprise et plusieurs courants récents de recherche ont permis d’offrir une analyse alternative de la connaissance comme la ressource stratégique la plus importante pour la firme, dans la mesure surtout où ces nouvelles approches soulignent notamment la dimension d’encastrement des connaissances dans des interactions spécifiques et dans des réseaux de relations personnelles.
Or, cette dimension informelle et émergente, ce sont des communautés intensives en connaissances qui la traduisent le mieux, et ceci sous deux formes, pour ce qui est des cas que nous avons pu analyser de près :
Facile à dire, nous rétorque-t-on souvent, de veiller, au milieu souvent des difficultés multiples d’un chef d’entreprise, à la proximité cognitive et à la capacité surtout à valider les connaissances. Et pourtant, la « confiance cognitive » joue un rôle essentiel au sein des processus mobilisés au cœur d’une firme, dans la mesure où le mode de coordination adopté par ces communautés au sein des organismes sera par essence décentralisé et sa nature pour l’essentiel spontanée.
L’entreprise sera ainsi perçue par là-même non plus comme un nœud de contrats, mais bel et bien comme un faisceau de ressources. Elle sera caractérisée non plus par une asymétrie informationnelle, mais bel et bien par une asymétrie cognitive. La logique économique n’y sera plus tant l’allocation de ressources que la création de ressources.
Il est donc essentiel de songer à la co-élaboration de véritables codebooks et de langages communs indispensables à une démarche réellement épistémique des divers acteurs. Aussi, la compréhension des processus cognitifs à l’intérieur des firmes ne peut jamais s’entreprendre qu’à partir d’une théorie de l’action appropriée Il est ainsi de plus en plus usuel de parler d’organisations apprenantes, produisant et utilisant de la connaissance, insérées dans des réseaux d’entreprises. Or, les approches traditionnelles des organisations ont assez largement négligé ces aspects en réduisant la connaissance à de l’information.
La coopération cognitive avec ses modèles mentaux partagés et ses dispositifs cognitifs collectifs devient ainsi un élément essentiel de l’action du chef d’entreprise. De quoi s’agit-il au fond ? : la coopération cognitive vise à favoriser la création de nouvelles connaissances ; sans partage en effet des cadres cognitifs et interprétatifs, les échanges entre les collaborateurs n’auront pas la moindre chance de faire converger les actifs liés à la connaissance. Ceci s’avère évidemment particulièrement important dans la gestion de projets européens. Si en effet les individus ne peuvent avoir une connaissance parfaite de ce qui détermine les actions des autres, la mise en compatibilité de ces actions devient alors un problème essentiel. Il ne saurait clairement y avoir mobilisation d’une connaissance dispersée sans que les divers acteurs ne partagent interprétations et significations : un environnement communicationnel commun ne saurait naturellement suffire sans réciprocité des perspectives et réciprocité des motivations capables de constituer des processus dynamiques et un véritable apprentissage où la grammaire sociale se trouve soumise à des processus interprétatifs permanents. Dans ce sens, les institutions ont bel et bien vocation à se transformer en dispositifs cognitifs collectifs.
V - Ne pas se tromper dans la gestion de l’image de l’entreprise.Société basée sur la connaissance et caractérisée par une omniprésence de l’image : ces deux aspects ont très curieusement été séparés ces dernières années dans les analyses économiques, du fait même, on le sait, de la traditionnelle répartition des champs d’analyses dans la constitution traditionnelle des grands registres.
Au-delà en effet des images véhiculées par les outils de la mobilité par exemple ou les écrans de la ville, l’image se définit aussi comme une représentation commune de la réalité et à ce titre le rôle qu’elle joue dans la coordination des connaissances individuelles est amené à former l’un des processus majeurs à l’œuvre dans le nouvel horizon économique.
Issues de travaux eux-aussi publiés au milieu du siècle dernier, les études les plus récentes, nées du constat de pratiques sociales de plus en plus centrées sur l’image, offrent précisément de réelles perspectives pour mieux appréhender « les mécanismes d’acquisition, de création et de coordination des connaissances, ainsi que les mécanismes d’évolution des organisations reposant sur la croissance cumulative des connaissances ».
Le concept d’image met également en avant le fait même qu’à toute situation doit être conféré un sens.
Michel Renault se réfère ainsi aux travaux de K. Boulding pour lequel « la connaissance trouve son origine et s’incarne dans des images qui sont propres à chaque individu et orientées vers le futur. De telles images dépendent du présent et de son interprétation par l’acteur, de la situation, ainsi que des valeurs et des objectifs de l’individu. Le processus d’élaboration de ces images est fondamental pour la compréhension des processus cognitifs, mais également celle de l’ensemble des activités humaines, y compris l’activité productive ».
L’innovation met ainsi en scène la création d’images d’événements futurs permettant de guider l’action. C’est par là-même toute une définition de la gouvernance qui se forge : « innovation et production de connaissance dépendent de l’interprétation sociale de la situation. Cette interprétation sociale de la situation contribue à déterminer un plan d’action ». Tout responsable se doit ainsi d’exercer un véritable leadership cognitif « afin d’aligner les cadres interprétatifs des acteurs ». L’image qu’il déploie permet de faire de l’institution un dispositif cognitif collectif, ce qui fait qu’au-delà des dimensions formelles et incitatives le pouvoir sera donc amené toujours d’avantage à revêtir des dimensions cognitives.
Là, plus qu’ailleurs encore, inculture et ignorance ne seront plus de mise puisque, au travers de l’image ainsi forgée, la connaissance collective se verra directement dépendante d’une connaissance individuelle.
En
quasi-conclusion de l’ouvrage, Maurice Baslé ne peut donc que souligner « le
manque d’infrastructures immatérielles pour la bonne gouvernance politique et
publique ». Le jugement dès lors ne peut qu’être extrêmement sévère :
« les services que le secteur public et politique offre, les politiques
qui y sont conduites devraient être de plus en plus appuyés par la connaissance
scientifique, une documentation statistique et qualitative de sujets, un débat,
bref des connaissances accumulées et accessibles sans coût que l’on pourrait
appeler immatériels du secteur politique et publique. Ils devraient
en permanence évoluer tant en gamme qu’en qualité et en utilité sociale ».
L’énumération pourrait ici se faire longue et cruelle : retards dans la connaissance locale de telles ou telles politiques publiques du point de vue de leur impact et de leur performance, manque de mise à disposition gratuite des base de données et de connaissances par exemple pour les chercheurs… Mais l’auteur insiste surtout sur les conséquences en termes de gouvernance et de croissance : « la connaissance des affaires publiques et des arrangements institutionnels doit évidemment être maximum et au maximum de la diffusion. Sans connaissance commune des affaires publiques, il n’est pas de bonne gouvernance…Pour concevoir à l’entrée et suivre et réformer ensuite, les concepteurs politico-administratifs auraient besoin de plus de connaissances ».
Si l’on utilise la formulation de la bonne gouvernance à partir naturellement de sa racine grecque originelle de kybernan et si l’on confère tout leur poids historique aux systèmes de valeurs et de représentations qu’il véhicule, celle-ci apparaît inexistante sans une réelle mobilisation des immatériels du secteur politique et public, en termes d’évaluation par exemple : « les élus, souligne l’auteur, devraient donc associer de plus en plus à leurs choix la réflexion préalable, la recherche du modèle de l’action préférable, l’écriture des diagrammes logiques d’impact, les tests de réussite… ».
Reposant d’avantage sur des savoirs, les politiques publiques européennes doivent également se faire vecteurs d’un large apprentissage : « les nouvelles évaluations de politiques publiques et des programmes permettraient à tous d’apprendre. Il faudrait donc renforcer l’évaluation moderne dans une démarche d’apprentissage collectif des politiques ».
« On sait aujourd’hui, ajoute Maurice Baslé, que de simples études de cas pourraient, scientifiquement construites, correctement documentées et communiquées, être sources de réflexion pour les élus et les citoyens ». C’est là précisément l’objet du Centre européen de ressources pour les collectivités numériques et les villes de la connaissance qu’entend créer, avec l’appui des chercheurs et acteurs territoriaux, le Réseau européen des Villes Numériques.