Cultura in Gioco
Le nuove frontiere di musei, didattica e industria culturale nell'era dell'interattività, Firenze - Milano, Giunti editore, aprile 2004
ISBN 88-09-03579-8

APPRENTISSAGE LUDIQUE
TERRITOIRES NUMERIQUES ET GLOCALITE

André Jean-Marc Loechel
Président du Conseil Scientifique d’ARENOTECH
Président du Réseau européen des Villes Numériques

Le premier mot-clef en matière de démarches ludiques dans le domaine éducatif est à l’évidence aujourd’hui celui de glocalité, soulignant, on le sait, la double racine qui est devenue la nôtre, constituée d’un attachement tout à la fois à une société de la proximité et à celle, plus globale, faite de rapports basés sur l’interaction à distance.

La première se présente à l’instar d’un retour aux sources de territoires devenus producteurs de connaissances et de contenus. Des territoires où l’identité se fait condition première de l’innovation territoriale et de la coopération technologique à l’échelle locale.

La seconde est traversée par une multitude d’expérimentations concrètes, mais aussi de réflexions théoriques, portées notamment, parfois très paradoxalement, par le monde des artistes multimédia et de la création contemporaine (et d’ailleurs non sans oppositions d’intérêts parfois avec les collectivités territoriales qui les accueillent).

C’est donc surtout à l’échelle des territoires que nous nous situerons dans le cadre du présent article pour évaluer le rôle présent et futur des pratiques d’apprentissage ludique.

Des territoires numériques plus précisément, à savoir les collectivités locales et régionales qui ont voulu mobiliser la mise en place d’infrastructures et de contenus numériques à des fins de développement économique et social.

Grâce aux radiographies de ces territoires analysées dans le cadre des séminaires du Réseau européen des Villes Numériques [1], il nous est possible aujourd’hui d’évoquer les principaux mécanismes observés à cet égard :

C’est à ces différents niveaux d’action d’un territoire numérique, que nous évoquerons successivement, qu’il nous sera possible d’identifier dans leur positionnement opérationnel des processus et stratégies d’edutainment.  

1 - Un territoire numérique est d’abord un pôle d’innovation

La genèse d’une société locale de la connaissance et la création de pôles d’excellence et de compétitivité mettent en œuvre des vecteurs complexes et multiples. Elles ne supposent pas seulement une identification de leurs apports réciproques, mais également une réelle connaissance de leurs articulations suivant les horizons culturels pris en compte. Un pôle innovant résulte d’abord bien évidemment d’un jeu relationnel : décliné ou non à l’échelle locale, nous sommes en effet en présence d’un horizon mental avant tout constitué de liens, de mises en rapport, de connexions diverses.

D’où l’importance de la création de nouveaux espaces et de nouveaux lieux aux contours parfois difficiles à imaginer il y a encore quelques années de cela, ceci pour mettre en œuvre une stratégie globale d’échanges de savoirs. Des lieux nouveaux, inventés ou réinventés, tels que par exemple un centre d’inspiration comme celui de Lahti, au nord d’Helsinki.

La région était plongée dans une profonde dépression - quasiment tout au long de l’ultime décennie du siècle dernier, avec un environnement économique pour l’essentiel basé sur la fabrication traditionnelle de mobilier et les constructions mécaniques ; surtout, la collectivité ne possédait pas de véritable université locale, alors que les entreprises peinent à trouver les idées nouvelles nécessaires à un processus d’innovation sans l’appui d’universités, de laboratoires de recherche et de services high-tech.

Un projet de stratégie régionale d’innovation a donc été mis sur pied et porté par Neopoli, un centre technologique régional - on sait que l’une des causes premières d’un déficit en matière d’innovation résident souvent dans un manque d’expertise dans la préparation des plans de développement [2] -. Un service de gestion de l’innovation a été crée, hébergé par le centre local que possède à Lahti l’Université technologique d’Helsinki, structure complétant l’action des centres de technologie. Dénommé Innopipe, il soutient aujourd’hui entre quatre-vingt et cent projets par an, qui durent de trois à douze mois environ. Mais ce qui a fait surtout la différence est un centre d’inspiration, qui encourage une réflexion tournée vers l’avenir. Il s’agit d’un lieu de rencontre et de sociabilité, d’échanges d’informations, où toute personne intéressée peut se rendre pour brasser des idées, élaborer des plans de développement ou des campagnes marketing : un lieu où il viennent apprendre des autres et élaborer des stratégies possibles de création d’activité et de savoirs nouveaux. C’est une sorte de guichet unique où chacun revient autant de fois qu’il l’estime utile. L’on ne peut que constater qu’un tel dispositif territorial - qui a fait l’objet d’une très large communication -  a redonné une réelle confiance à l’ensemble des acteurs territoriaux qui avaient appris avec plaisir l’existence de potentiels humains insoupçonnés.

L’innovation ne résulte évidemment le plus souvent pas du travail d’un chercheur isolé, mais de la conjonction de courants différents et complémentaires dans le domaine de la connaissance : A.Saxenian [3] a bien démontré en effet combien la communication interpersonnelle jouait un  rôle considérable dans la transmission des connaissances entre les agents, entre les entreprises et même entre les secteurs industriels. Les réseaux transcendent évidemment les frontières intersectorielles et ne sauraient utiliser les seuls canaux traditionnels de la formation [4]. Des modalités nouvelles d’échanges de connaissances et de découverte des technologies de la convergence figurent ainsi parmi les conditions premières de l’émergence de territoires innovants et de l’apparition d’emerging - technology Cities

La nouvelle géométrie territoriale que les pôles de compétence commencent à tracer sur le sol européen et que leur mise en réseau donnera à voir avec davantage de force rappelle singulièrement les configurations topographiques de la Renaissance où l’activité économique et la vie urbaine se positionnent autour de points d’ancrage, de points de repère aussi bien matériels qu’immatériels. Cette redécouverte spatiale de nos territoires constitue d’ailleurs en lui-même un véritable jeu intellectuel et mental.

Une politique de production de contenus doit s’accompagner de la mise en place de nouvelles actions d’apprentissage et d’une réelle gestion territoriale des savoirs. Le suivi d’actions menées à ce niveau dans de nombreuses régions de pays tels que le Portugal, l’Estonie, l’Italie, l’Allemagne ou l’Espagne nous permet aujourd’hui d’en souligner toute l’importance. Il ne saurait y avoir création de contenus sans mise en place d’actions d’apprentissage collectif et de gestion de savoirs à l’échelle locale : nous ne pouvons aujourd’hui réfléchir sur les nouveaux contenus culturels sans la prise en compte de l’espace territorial qui est le leur, de la réflexion également sur leur aménagement, leur développement économique et leur devenir.

Les polarités économiques et autres effets d’agglomération constituent en tout cas aujourd’hui l’une des composantes des fortes mutations territoriales auxquelles nous assistons. Celles-ci s’inscrivent dans une forte recomposition du système productif global où la place des vecteurs culturels s’avère de manière générale prédominante au point de surprendre certains acteurs de la vie intellectuelle et des divers domaines de la création. Mais l’ »apprendre ensemble » et le déploiement d’efforts pédagogiques pour y parvenir est encore loin, il faut bien le reconnaître, d’être une démarche généralisée en Europe.

2 - L’innovation à l’échelle d’un territoire

est en tout premier lieu le fruit de la gestion de son identité

La mise en ligne du patrimoine et la réflexion sur de nouvelles formes de contenus culturels constitue un vecteur important de la création de milieux innovants.

Parmi les conséquences de mutations technologiques fortes, figure toujours la nécessaire inscription culturelle de l’innovation économique territoriale. Un état des lieux des meilleures pratiques et toutes nos analyses démontre combien il est vain d’espérer des processus d’innovation technologique territoriale sur le long terme si de fait ne se trouvaient pas développées de véritables stratégies de contextualisation - voire de recontextualisation - identitaire.

La dialectique de l’identité et de l’innovation constitue par là même à juste titre le cœur des préoccupations d’un grand nombre d’acteurs territoriaux européens [5] : les processus régionaux d’innovation devant constamment se réinventer eux-mêmes, seule une telle inscription culturelle peut en effet fournir un terreau suffisamment riche pour générer de nouvelles approches [6].

Il s’agit également de revoir les paradigmes d’identité et d’innovation eux-mêmes, par exemple multiplier les liens de proximité entre les deux champs.

Le rapport des processus d’innovation et des mécanismes identitaires est au coeur du développement des réseaux et d’une large diffusion locale des savoirs. Le patrimoine virtuel et les référents identitaires régionaux sont amenés à devenir ainsi non seulement le domaine par excellence des paris technologiques - véritables vitrines régionales de savoirs faire -, mais également l’illustration même des enjeux d’une véritable gestion territoriale des connaissances. 

On évoque en effet à juste titre l’importance de conférer à tous nos contemporains - et non pas seulement aux plus jeunes - des capacités d’analyse de l’image. Il nous faut donc aujourd’hui créer de nouvelles approches pour un apprentissage iconographique véritable, avec notamment ses spécificités régionales et aussi un véritable plaisir dans l’acte de compréhension.

Il est de la sorte essentiel de se consacrer à l’analyse de la genèse de tels milieux et de penser un véritable edutainment patrimonial dans ce contexte, non seulement à des fins de mise en ligne, mais aussi d’insertion dans des espaces d’immersion virtuelle [7]. La transposition corporelle hors des facteurs habituels de perception de l’espace-temps permet de multiplier les références mémorisées sur le long terme. La transposition temporelle (la visite obéissant aux repères chronologiques choisis par le visiteur virtuel) reflète de même des mécanismes identiques, comme l’a bien montré le projet NUME développé par l’Université de Bologne.

Pour cela, le concept d’apprentissage ludique, s’il est amené à couvrir des champs d’application potentiels considérables, ne doit pas nous amener à oublier très vite ses limites en la matière si son périmètre d’action ne se trouve pas élargi.

Seules les innovations technologiques majeures que nous connaissons aujourd’hui, issues d’ailleurs notamment des laboratoires de recherche européens, peuvent nous y aider - pour ce qui est surtout du domaine patrimonial -, en même temps qu’un engagement fort en ce sens des collectivités territoriales

On a pu parler d’« adieu aux traditions » [8] : c’est bien évidemment tout le contraire qui se produit. Ceci à tel point que la création de contenus culturels et patrimoniaux apparaît de plus en plus comme le  chantier premier des territoires innovants [9] qui s’appuient sur un passé revécu à travers ses mutations technologiques pour mieux maîtriser le jeu des ruptures pressenties pour le futur.

3 - Les territoires numériques ont avant tout pour vocation

 à être des « territoires apprenants ».

Ville intelligente, cité savoir, quartier apprenant, peu importe au fond la sémantique utilisée et les modalités de mise en œuvre de tels objectifs. Le concept de « Knowledge value » introduit en 1991 par l’économiste japonais Taichi Sakaiya [10] a fait l’objet récemment d’une longue étude du Milken Institute de Santa Monica, rejoignant ainsi la notion de Géographie économique du talent [11]. Ces analyses et bien d’autres montrent combien le concept de laboratoire numérique territorial [12] - que nous avons développé à notre tour récemment pour un certain nombre d’acteurs territoriaux - place cette question de même au cœur de tous les dispositifs. Le point commun de telles approches réside de toute manière dans la création et la circulation des connaissances, mais se trouve souvent oubliée la maîtrise d’œuvre d’une telle stratégie de développement : ainsi la création par la ville (Villafranca en Espagne par exemple) ou la région (les Länder allemands tels que la Rhénanie-Westphalie) de véritables portails de formation.

Nous insistons tout particulièrement sur le fait que ce phénomène de « labor pooling » place la production de savoirs au centre des facteurs déterminants de localisation économique. Il s’agit très clairement aujourd’hui de considérer le savoir comme un véritable instrument de polarisation spatiale et la gestion de sa transmission comme facteur d’aménagement territorial : la carte qui a accompagné un récent « audit de la France» réalisé par le journal français Les Echos [13] est ainsi tout naturellement celle des principales implantations universitaires [14]

Il est donc essentiel et urgent de se rendre compte que les métropoles européennes sont clairement amenées à (re)devenir de « grandes usines à savoir » [15], où, bien davantage encore, les méta-savoirs (ceux qui permettent de juger, attribuer et noter le savoir [16]) constitueront le principal facteur de pouvoir. Tel est le terrain sur lequel il nous apparaît essentiel de porter notre regard de manière tout à fait prioritaire lorsque nous évoquons des approches alternatives d’acquisition de savoirs.

Le facteur K [17] des modèles de croissance endogène hérités de la littérature économique des quinze dernières années constitue ainsi dans les métropoles européennes la force de polarisation par excellence qui fait en sorte que « les externalités liées au savoir s’opèrent à l’occasion de contacts et d’interactions qui peuvent être virtuels, mais sont le plus souvent physiques » [18] et que les lieux de création et d’innovation peuvent « acquérir un dynamisme très fort en se nourrissant justement de ces externalités dans l’utilisation du savoir ».

Nombreux sont à ce jour les territoires qui souhaitent à juste titre être acteurs à part entière dans le domaine de la formation. Il nous faut nous rappeler que produire des connaissances est une fonction ancienne des territoires, gommée sans réflexion adéquate souvent par les âges de l’industrialisation. On ne rappellera en effet jamais assez combien l’impulsion de processus innovants par la gestion des savoirs constitue fondamentalement un processus social localisé - Cohen et Fields évoquent quant à eux un espace économique à capital social -.

L’initiation au développement logiciel dans les cybercrèches dans le Nord du Portugal peut constituer à cet égard une image plus qu’emblématique d’une telle approche.

La notion d’espace public de circulation de la connaissance - composante majeure pour la ville de demain - constitue à cet égard une notion essentielle, de même que celle de mobilité intelligente (avec des approches comme celle, madrilène, de « WAP University ». L’activité économique à intensité de connaissance élevée fait ainsi appel à toutes les stratégies possibles de diffusion des connaissances. Si Segal, Quince et Wicksteed [19] montrent que la capacité d’innovation d’une région repose sur des processus de production de connaissances et d’apprentissage collectif, ainsi que sur les réseaux sociaux et professionnels qui les sous-tendent, Finegold [20] rappelle qu’à ses yeux c’est aux technopôles régionaux de prendre en main le développement des compétences - la seule communication autour de telles démarches constituant d’ailleurs à l’évidence un facteur d’attractivité -.

L’interaction quasi-systémique entre technologies et identités - osera-t-on dire le jeu entre ces deux terrains - qui s’opère à ce stade s’est avéré encore récemment fort difficile à appréhender du fait de la multiplicité des vecteurs en jeu dans la prime ainsi accordée à l’investissement immatériel, même si de fait ce sont clairement d’abord et avant tout les équipements générateurs d’un haut degré d’identité qui constituent la contribution majeure des infotechnologies à l’intégration des territoires métropolitains.

Ce qui veut dire concrètement (au-delà même de la cartographie aujourd’hui des réseaux haut débit bien sûr, mais aussi des flux de données numériques) l’importance dans les processus d’attractivité des métropoles de lieux majeurs où les activités d’apprentissage ludique apparaissent de manière … quasi institutionnalisée :

Tous ces lieux, dédiés substantiellement à la créativité constituent en réalité la meilleure des réponses à l’interrogation qui se trouve être la nôtre ici. Dans notre approche, il convient en effet de se garder par exemple d’une prise en compte seulement des pépinières et lieux d’incubation. Si la trilogie chercheurs / entrepreneurs / investisseurs s’avère naturellement fondamentale, les analyses de terrain montrent qu’elle ne suffit évidemment pas. Non pas qu’il ne faille les prendre en compte et disposer d’une typologie des méthodes mises en œuvre pour leur développement [25].

Mais parce que cela ne saurait en aucun cas suffire, s’il n’est pas tenu compte au plus haut point notamment de la création et de la gestion consciente de leur environnement proche et lointain [26], de la genèse de véritables espaces « d’excitation neuronale » [27].

L’ouverture de nouveaux espaces économiques coïncident notamment de la sorte avec celle de nouveaux lieux culturels - de véritables espaces pour des acteurs culturels locaux mis en réseau -. Une géographie européenne de la cyberculture dans le domaine des arts multimédia et de l'animation numérique permet ainsi d’observer le développement d’activités qui constituent aujourd’hui pour leur ville aujourd’hui de réels facteurs d’attractivité économique.

Michaël Busch (Direction Générale des Entreprises de la Commission Européenne) souligne qu’au-delà des développements technologiques, il y a naturellement les facteurs humains : « L’innovation naît dans l’esprit des personnes créatives. Donc, les structures qui facilitent et stimulent la créativité et la collaboration sont essentielles ». Ce sont donc elles qu’il convient de mettre en place.

La région pensante en ce cas est celle qui mobilise toutes les composantes du potentiel qui est le sien, même si à l’évidence les processus régionaux d’innovation doivent constamment se réinventer eux-mêmes.

4 - Pratiques ludiques et élaboration d’un vocabulaire et d’un langage commun

à l’échelle d’un territoire.

Un nouveau regard s’avère aujourd’hui nécessaire sur tous les concepts et observations présentement évoqués. Dans la hiérarchie de la communication aujourd’hui esquissée [28], l’urgence réside bien souvent dans l’élaboration de langages locaux communs - les barrières les plus difficiles étant peut-être le plus souvent celles de la société de la proximité -.

La culture du partage constitue en tout cas, on le sait, une condition indispensable du transfert de connaissances et de la création d’environnements propices à l’innovation. Il faut en effet gérer de manière tout à fait prioritaire l’imaginaire local (par exemple prendre en compte le positionnement de nouvelles formes de créativité dans les processus d’attractivité territoriale), tant la création artistique et culturelle a constitué, tout au long d’une histoire occidentale pluriséculaire, une composante majeure des stratégies de mise en exergue et d’attractivité, ceci aussi bien sur les plans religieux, politique ou économique.

Les exemples de pratiques artistiques et musicales collectives en constituent une illustration traditionnelle, comme l’ont souligné plusieurs travaux récents consacrés en Italie notamment à l’apprentissage collectif.

Il faut surtout munir nos contemporains d’une géographie locale de l’immatériel, par exemple  imaginer de vrais espaces virtuels de savoirs locaux.

La connaissance du tracé des réseaux haut et très haut débit, les zones de couverture des opérateurs de téléphonie mobile qu’il s’agisse de terminaux GSM ou GPRS, des espaces multimédia, des points d’accès Wi-Fi, des lieux de formation dans un quartier ou une petite villes, l’url des portails de services municipaux, des portails thématiques, des sites d’information géographique, des weblogs locaux les plus utiles, des spécificités des moteurs de recherche et la connaissance des algorithmes qui permettent une bonne diffusion de l’information…Mais ce ne sont là à l’évidence que des moyens nouveaux ou originaux parfois d’approcher ou d’appréhender des savoirs. Il s’agit de gérer les savoirs eux-mêmes, de les structurer en vue d’un bon usage à l’échelle locale : c’est donc une réelle gestion locale de l’information qu’il convient de mettre en place. Sont de cette nature maints savoirs nécessaires à des pratiques quotidiennes multiples dont il convient d’offrir les possibilités les plus variées en vue d’une acquisition régulière, et pour cela de reconfigurer à l’échelle locale les champs de savoirs, par exemple  imaginer des espaces nouveaux de transmission des savoirs…

Ce sont, sous des formes très diverses, de véritables entités locales de dissémination informationnelle et de gestion des connaissances qu’imaginent aujourd’hui certains créateurs.

Peu importe au fond aujourd’hui la matérialisation de tels exercices de prospective. Ce qui compte, ce sont les besoins qui apparaissent et les exigences qui s’imposent à l’échelle territoriale. Les métaphores montagnardes des fossés et des fractures n’ont guère de consistance à ce stade : nous les retrouverons ailleurs.

La société locale de la connaissance est et reste encore avant tout aujourd’hui un projet d’inclusion numérique. Les pôles de délibération peuvent constituer à cet égard de vraies initiations à la gestion du territoire et amener les responsables territoriaux à percevoir que l’un des défis majeurs pour les acteurs de la démocratie territoriale dans les années qui viennent sera à l’évidence la gestion de l’information et une réelle intelligence du complexe. Dans les domaines que nous venons d’évoquer, il s’avère donc tentant de mettre en pratique le concept développé par James Fischking (Université du Texas) consistant à rassembler un groupe d’habitants pour un premier sondage sur une question concernant le développement de leur territoire, puis de faire appel à des experts en vue de leur fournir le matériau informationnel le plus complet possible et enfin de procéder à un second sondage. L’évolution des opinions suite à l’information reçue est ensuite transmise aux autorités locales afin qu’ils puissent tenir compte dans leur décision des éventuels changements constatés [29]. Il y a là une démarche originale d’apprentissage concret qui se prête le cas échéant à de véritables jeux de rôle.

5 - L’évolution vers une intelligence collective inter-territoriale :

ludique et éducation dans une société plus globale.

Ce n’est évidemment pas seulement à l’échelle seule des territoires, mais également à celle de leurs relations et interactions que de tels questionnements doivent être développés.

Ainsi, nous tendons à considérer aujourd’hui les groupes humains, quelle que soit leur échelle, comme des systèmes cognitifs ayant une capacité de perception, d’apprentissage, de mémoire, de création... Toutes interactions entre ces groupes ou au sein de ces groupes développent ainsi des scénarisassions où les composantes ludiques occupent une place évidente.

Mais la noosphère chère à Edgar Morin serait-elle pour autant davantage productrice de jeux dans l’acquisition et l’échange de connaissances ? L’intelligence issue du global brain analysée par Pierre Lévy au sein du réseau mis en place autour de sa chaire d’intelligence collective à Ottawa laisserait-elle dans ses articulations une place centrale à des mécanismes ludiques ?

Il nous faut bien reconnaître que nos pratiques sont encore trop récentes et la conscientisation de nos sociétés encore trop peu assurée pour pouvoir y répondre de manière quelque peu scientifique.

De telles interrogations pourraient à bon droit sembler s’insérer dans des cadres conceptuels bien théoriques si ne dépendaient du bon fonctionnement de la coopération entre régions (et donc des pratiques quotidiennes de gestion de ces relations et de leur attrait) des secteurs entiers du développement économique des années à venir - dans l’industrie logicielle par exemple - et de la mutualisation des moyens de la recherche - tels qu’à travers les réseaux GRID -.

Une telle stratégie culturelle et économique permet également tout naturellement la création de liens entre compétences à l’échelle de la région, mais aussi entre pôles de compétences. Ceci pour les entreprises certes, mais également pour les administrations publiques : la collaboration entre les villes italiennes pour la création de véritables services en ligne en constitue une illustration exemplaire, comme le montre notamment l’exemple de Sienne.

6 - La connaissance, un jeu de croisement entre flux de données ?

Le développement des infotechnologies a donc ouvert à des thématiques telles que celles ici abordées des horizons entièrement nouveaux. Transmettre des connaissances et en acquérir transforme en quelque sorte le rapport au savoir en regard sur les flux de données, et le traitement et la gestion des connaissances en « hub culture ». C’est donc certes un regard amusé qu’au sein d’une telle culture nous portons sur la planète [30], son métabolisme et celui de nos corps.

Mais en même temps, ce sont de nouvelles familles de flux que nous nous découvrons à classer : plus que fracture numérique ou sociétale, c’est une fracture dans le traitement des savoirs qui marque la genèse d’une société qui se perçoit comme une future société de l’intelligence.

L’approche ludique change ici de nature et d’amplitude sémantique en recouvrant tous les principes de facilitation à l’accès aux modalités mêmes de ce traitement des savoirs. Et si c’était là la véritable mutation à apporter au monde de l’éducation et de la formation ?


[1] On se reportera au site www.villesnumeriques.org

[2] Témoignage de Matti Lintuniemi (Université technologique d’Helsinki).

[3]  Regional Advantage, Cambridge, Harvard University Press, 1990.

[4] Pour ce qui est du substrat géographique de l’innovation, on se reportera naturellement aux études d’Alfred Marshall, mais surtout de Maryann Feldmann de l’Université John Hopkins (The Geography of Innovation, Handboock of Economic Geography, Innovation Policy in the Knowledge based Economy).

[5] On se reportera à ce sujet à l’analyse de l’action des collectivités territoriales espagnoles (www.villesnumériques.org).

[6] Nous vous convions à vous reporter là encore à l’analyse que nous avons présentée sur ce point à la Convention pour l’avenir de l’Europe (www.arenotech.org).

[7] On se reportera à l’étude présentée dans ce même volume par Laura Garcia Vitoria et Pedro Romera.

[8]  Titre de l’atelier organisé à l’Université de la Communication de l’Europe du Sud-Est en juin 2003 et animé par la présidente d’ARENOTECH.

[9] La ministre canadienne du patrimoine vient de nous confirmer que tel était bien le constat qu’elle avait été amené à faire à l’occasion de la mise sur le réseau des collections de huit cent musées canadiens, et ce en suivant les recommandations du projet européen MOSAIC (www.arenotech.org) qu’il nous a été donné de diriger pour ce qui est de la France et de la contribution de l’ONG ARENOTECH. Il convient à présent d’en tirer toutes les leçons pour ce qui est d’une mise en ligne du patrimoine des collectivités.

[10]  Dans son ouvrage « The Knowledge-value Revolution or a History of the Future ».

[11]  Titre d’un ouvrage publié à l’université Carnegie Mellon de Pittsburgh.

[12] Ce concept entend aller au-delà, dans le domaine économique notamment, des réflexions aujourd’hui menées notamment à Venise dans le cadre du laboratoire urbain de la création contemporaine.

[13]   Journal les Echos, 15-16 mars 2002.

[14]  De même en est-il de la réflexion menée par la région Aquitaine en matière de géographie des formations comme élément de structuration de l’espace régional, avec une systématisation des rapprochements à des fins de mutualisations entre pépinières d’entreprises et pôles de formation : une métropole comme Paris ne devrait-elle pas envisager davantage une telle approche ?

[15]  « La présence et le dynamisme d’usines à savoir deviennent bien plus importants que maints facteurs supposés marquer la compétitivité d’une économie ou d’une micro-économie » (Alain Minc, in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).

[16]  On se rappellera cette observation de Jacques Attali : « le pouvoir géostratégique n’ira pas à celui qui vendra de l’information, mais à celui qui produira l’image de marque suffisante pour vendre son label »  (in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).

[17] K pour Knoledge naturellement.

[18] Jean-Michel Charpin, in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001.

[19] The Cambridge Phenomenon Revisited, 2000.

[20]  Oxford Review of Economic Policy, 1999.

[21] Un récent rapport souligne très justement qu’il s’agit par là-même de « réinterroger tous les temps : celui de la formation, de la transmission, de la recherche, de la construction, celui de l’exposition, de la représentation, de l’exploitation ». Il s’agit donc d’en développer toutes les possibilités culturelles et urbaines et de ne plus considérer donc les acteurs territoriaux comme de simples consommateurs culturels, mais de vrais partenaires associés aux démarches de création.

[22]   Mario d’Angelo (Les politiques culturelles en Europe, Editions du Conseil de l’Europe) souligne ainsi, outre les mécanismes d’attirance de l’identité territoriale, l’enjeu économique de la scène urbaine branchée et donc les stratégies de marketing territorial visant à distinguer les avant-gardes émergentes dans la mesure même où « l’habitus des milieux branchés se situe dans des comportements non normés de défrichage et de création de modes ».

[23]  On entendra « innovation » au sens grec de Tekné, c’est-à-dire de savoir-faire, d’art ». Une définition largement confirmée par les repérages opérés par les Centres européens d’entreprises et d’innovation.

[24]  Il faudra notamment suivre de près le travail d’inventaire en la matière de l’Observatoire européen des nouvelles expressions, mais aussi celui de l’Agence européenne des jeunes créateurs.

[25]  Un cas intéressant est celui de Martinsried, centre de la région Bio-Tech de Munich, où quelque 47 entreprises de biotechnologies ont été créées depuis fin 1999.

[26]  C’est l’une des raisons de la récente création en France d’une Mission interministérielle dédiée aux « lieux intermédiaires », qui aura à accompagner le développement de ces nouveaux territoires. Son installation au sein du nouvel Institut des Villes se révèle à ce titre tout à fait significative, de même d’ailleurs que la création pour ce faire de nouveaux instruments juridiques tels que les Etablissements publics de coopération culturelle, qui auront à mettre en place pour les collectivités territoriales françaises une prise en charge plus systématique de la gestion des partenariats culturels.

[27]   Formulation de plus en plus utilisée par certains concepteurs de projets d’aménagement.

[28]  Nous renvoyons sur ce sujet notamment aux Actes du colloque organisé en juillet 2003 par le ZKM de Karlsruhe.

[29] La dernière expérimentation du concept a eu lieu dans la région de New Haven aux Etats-Unis et a été suivie par l’Université de Yale. Elle portait sur le dialogue régional et sur les apports entre une quinzaine de petites villes dans le domaine économique.

[30] Comme le montre l’exposition « Le banquet » présentée au Medialab de Madrid à l’automne 2003.