Apprendre dans un monde complexe
Par Pierre Lévy
Titulaire de la Chaire
de Recherche du Canada en Intelligence Collective à l’Université d’Ottawa
Membre de la Société Royale du Canada (Juin 2004)
Qu’est-ce que la complexité? Premièrement, cette notion implique une multitude innombrable de circuits causaux entremêlées entre des foules d’événements. Que l’on pense, par exemple, à l’interaction des molécules d’air que nous expirons en ce moment, au métabolisme de notre propre corps, à la vie de la biosphère ou à l’histoire de la culture humaine. Les systèmes complexes sont unifiés par un filet causal dont les boucles explorent fractalement les ordres de grandeur jusque vers une interdépendance ultime et inconnaissable.
Deuxièmement, la complexité suppose une grande variété d’individus distincts organisés en hiérarchies entrecroisées d’espèces et de super-espèces en nombre potentiellement illimité. Des interactions quantiques aux pensées, lorsque l’on se penche avec suffisamment de précision et d’attention sur les événements singuliers qui mettent en rapport les individus peuplant les systèmes complexes, on découvre que leurs relations sont par essence imprévisibles, indéterminées. Troisièmement, la complexité implique la notion de transformation ontologique, de changement radical. Elle comprend non seulement l’apparition et la disparition d’individus mais le surgissement de nouveaux types d’êtres et l’anéantissement d’espèces entières. Cette impermanence radicale entraîne des différences de durée. Elle laisse subsister - au milieu de la mouvance générale - des îlots plus ou moins stables, des mémoires plus ou moins longues. Nous appelons aujourd’hui évolution cette accumulation du durable, ou cette réitération du reproductible, que nos ancêtres appelaient création.
En somme, les systèmes complexes sont
On peut ajouter que la complexité est d’autant plus grande que l’unité, la multiplicité et l’évolution sont intenses.Or partout où nous dirigeons notre attention avec suffisamment d’acuité et de persévérance, le monde dans lequel nous vivons se révèle complexe. N’est-ce pas l’activité symbolique de nos systèmes cognitifs de primates parlants qui complexifie continuellement la matière de notre expérience sensible? Mais entre l’esprit et le monde, il faut exclure toute relation de symétrie simple, tout rapport dans lequel une substance (la pensée ou la matière) reflèterait dans l’autre sa complexité comme dans un miroir. Loin de cette transparence sans reste, l’évolution de nos écosystèmes d’idées repose sur un fond d’obscurité, d’opacité et d’ignorance indéracinable qui tient à la finitude humaine.Mais elle indique aussi, par là même, une possibilité ouverte d’apprentissage, un horizon de formes et de rapports qui recule indéfiniment dans un milieu d’interdépendance toujours plus vaste. L’apprentissage fait pousser la complexité cognitive dans toutes les directions de l’espace du sens.
Puisque la compréhension de l’interdépendance - la vision de l’unité - est une dimension essentielle de la complexité cognitive, il s’ensuit qu’elle favorise l’apprentissage. C’est pourquoi le repos de l’esprit dans la simplicité - ou contemplation – a toujours été un accompagnement essentiel des plus hauts l’apprentissages humains. Le recueillement de l’esprit nous permet de remembrer les parties de nos expériences que nous extrayons par erreur de l’interdépendance, d’interconnecter les connaissances et les êtres que nous avons tendance à séparer pour des raisons pratiques. Mais au-delà de l’individu, que serait une méditation de l’intelligence collective ? Quels exercices coordonnés de la pensée, quels nouveaux instruments scientifiques, quelles institutions sociales nous feront faire l’expérience de l’unité, de la simplicité et de l’élégance de la danse des idées qui anime le monde humain ? L’évolution culturelle n’est pas encore achevée, loin de là!
Aussi bien à l’échelle individuelle que collective, cultivons donc la coordination (l’unité), la diversité (la multiplicité) et la puissance durable (l’évolution) de nos actes cognitifs. Sur ce chemin d’apprentissage, nous progresserons dans la bonne direction en visant la connaissance intuitive de notre propre nature. En toute simplicité