Les rencontres de Pericles, Bruxelles 1998
Les défis culturels d’Internet et de la société de l’information.
Laura Garcia Vitoria, Vice-présidente de l’ARENOTECH.

Plurilinguisme et évolution de l’écriture, formation en ligne et éthique des réseaux, les défis ne manquent pas, au moment où se font plus précises les mutations sociales et intellectuelles censées annoncer un monde de l’information-roi qui placerait la cognition et la transmission de savoir plus que jamais au cœur de ses rouages.

Nous parlerons peu ici des musées ou des institutions culturelles en elles-mêmes, non que ceux-ci ne soient point concernées par les préoccupations qui nous rassemblent ici aujourd’hui - bien au contraire, elles sont parmi les plus concernées qui soient -.

Il nous faut évoquer bien davantage les questions fondamentales qui se posent aujourd’hui quant aux nouveaux visages des pouvoirs - les nouvelles réalités notamment des pouvoirs locaux que l’on sent si fragiles -. Evoquer aussi, et j’espère que nous pourrons y consacrer, Messieurs, une partie de nos discutions, les bienfaits, mais aussi les menaces d’un monde ordonné, technologiquement aussi bien qu’humainement, en structures réticulaires. Le concept même d’action individuelle est aujourd’hui, vous le savez bien, remis en cause : saurons-nous véritablement saisir les opportunités précisément du travail en réseau, du travail coopératif, du travail à distance ? Si tel n’est pas le cas, au lieu de recueillir les résultats de progrès conséquents, notre culture risque bien vite d’apparaître comme un horizon de dispersion et de solitude, comme d’ailleurs souvent le laissent à penser les créations des artistes qui oeuvrent dans le domaine des arts électroniques.

Mais nous avons parlé aussi de langue et d’écriture. En tant que linguiste, vous comprendrez que ce sujet me tienne particulièrement à cœur. L’unification linguistique doit nous mettre en garde devant ce qu’elle entraîne de simplification abusive et d’incohérence dans l’action. Faut-il vraiment renoncer à perdre la créativité inscrite dans chacune d’entre-elles ?

Nous savons bien que disposer d’une information abondante ne sert à rien sans une structuration adéquate. Cette structuration des savoirs est l’un des défis majeurs que doit d’ores et déjà affronter  tout le domaine de la formation. Certes, toute collectivité locale - ou nationale -, tout pouvoir est tenu de faciliter la mise en œuvre d’une appropriation citoyenne de l’information. Encore convient-il que des espaces publiques le permettent, que des lieux ouverts à chacun puissent dispenser à cet égard des savoirs-faire minimaux.

Tout aussi pose la question de la formation en ligne et des universités virtuelles aujourd’hui en gestation. Tenez. Comment, précisément, apprendre une langue sur Internet ? …

Et puis enfin, le plus important peut-être : quelle éthique pour l’âge des réseaux. Devons-nous véritablement les utiliser pour savoir le nom de la petite amie de l’échevin il y a de cela trente ans…au lieu de les utiliser pour apprendre et chercher un emploi. Faut-il pour cela modifier nos pratiques juridiques ou nos habitudes commerciales ? Notre écriture et notre façon de penser ?

Nous avons perdu nos repères et nos grilles d’interprétation. Tels sont en vérité quelques-uns des défis culturels de ce que Manuel Castels appelle à juste titre « la société en réseau » où, à la verticalité des hiérarchies succède l’horizontalité de la communication ; à l’autorité des pouvoirs en place, la légitimité que devrait conférer l’initiative. Est-ce pour le meilleur ou pour le pire ? La réponse du sociologue est la nôtre : « pour le pire tant que nous subissons sans comprendre, sans saisir la chance que nous offre cette révolution du point de vue de l’émancipation des hommes et des femmes. Pour le meilleur peut-être demain si nous refusons de nous incliner devant ces puissances nouvelles et parvenons à les mettre au service de tous ».

Là est, pour nous tous aujourd’hui, le vrai défi de cette société en réseaux.